2011, bonne année, mais quelle santé pour le cinéma ?

Publié le 3 janvier 2012

Ne commençons pas tout de suite par parler d’argent. 2011 a été une belle et bonne année pour le cinéma, c’est à dire pour la créativité artistique dans ce domaine. Sans trop chercher, j’ai retrouvé 46 titres de films sortis en salle cette année et qui, selon moi, contribuent à cette réussite.

En détaillant cette offre conséquente, plusieurs traits s’imposent. D’abord la petite forme du cinéma américain : deux très beaux films, œuvres majeures de leur auteurs, un de studio, Hugo Cabret de Martin Scorsese, l’autre indépendant, Road to Nowhere de Monte Hellman. Et de belles réussites des frères Coen (True Grit), de Woody Allen (Minuit à Paris) ou Gus van Sant (Restless), mais qui n’ajoutent pas grand chose à la gloire de leurs signataires.

Mentionnons aussi Meek’s Cutoff de Kelly Richards, cinéaste qui reste prometteuse sans vraiment s’imposer, et c’est tout. Ni côté grand spectacle ni côté expériences les Etats-Unis englués dans les calculs d’apothicaires qui mènent à la reproduction des franchises et maltraitent encore plus les indépendants se sont révélés anormalement peu féconds.

Aucun film important n’a pour l’heure accompagné les printemps arabes, l’Afrique est muette, et si l’Amérique latine ne cesse de monter en puissance, aucun titre ni aucun réalisateur n’a pour l’instant incarné de manière incontestable cette évolution.

Du monde asiatique, on retiendra le beau Detective Dee de Tsui Hark et les réussites signées par les Coréens Hong Sang-soo et Jeon Soo-il, et l’admirable I Wish I Knew de Jia Zhang-ke. C’est terriblement peu.

Le Moyen-Orient aura été relativement plus prolixe, avec un chef d’œuvre turc, Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Celan, le passionnant Ceci n’est pas un film des Iraniens Jafar Panahi et Mojtaba Mirtahmasb et Au revoir de leur collègue Mohammad Rassoulof (mais pas le complaisant Une séparation), et la très belle trilogie de Nurith Aviv consacrée à l’hébreu.

Autant dire que c’est l’Europe qui, la chose n’est pas courante, aura dominé les débats. La plupart des grands noms consacrés du continent étaient présents cette année, Moretti (Habemus Papam), Almodovar (La Piel que habito), les frères Dardenne (Le Gamin au vélo), Lars von Trier (Melancholia), Aki Kaurismaki (Le Havre). Chacun de ces ténors du Vieux Continent a présenté un film de très haut niveau, et qui a en outre obtenu un succès.

Sans oublier la merveille signée Manoel de Oliveira (L’Etrange Affaire Angelica), le plus beau film de Wim Wenders depuis longtemps (Pina), deux documentaires mémorables tournés loin de chez eux par le Belge Pierre-Yves Vandeweerd (Territoire perdu) et le Britannique Banksy (Faites le mur). Sans oublier non plus l’envoûtement de Essential Killing de Jerzy Skolimowski, et le véritable événement qu’aura été le succès du Cheval de Turin de Bela Tarr, point d’orgue de la consécration offerte par le Centre Pompidou à son auteur.

Il reste le plus massif, l’ensemble des offres de cinéma dues à des réalisateurs français, offre dont la richesse et la diversité ne se démentent pas. Cinq titres s’imposent en priorité, qui n’ont à peu près rien en commun hormis d’avoir marqué l’année (et d’avoir été découverts à Cannes) : La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli, The Artist de Michel Hazanavicius, Pater d’Alain Cavalier, L’Apollonide de Bertrand Bonello et Hors Satan de Bruno Dumont.

A peu près rien en commun sinon chez chacun une énorme confiance dans les puissances du cinéma, sa capacité de donner à ressentir et à comprendre. Mais cela sans oublier Mia Hansen-Løve (Un amour de jeunesse), Christophe Honoré (Les Bien-Aimés), André Téchiné (Impardonnables), Céline Sciamma (Tomboy), FJ Ossang (Dharma Guns), Laurent Achard (Dernière Séance), Gerald Hustache-Mathieu (Poupoupidou), ni bien sûr Jean-Marie Straub (O somma luce). Sans laisser de côté le remarquable travail documentaire d’Emmanuelle Demoris (Mafrouza), de Stéphane Georges (Qu’ils reposent en révolte), de Gilles Porte (Dessine-toi), de Régis Sauder (Nous, Princesse de Clèves), de Christian Rouaud (Tous au Larzac).

Et en saluant la découverte de nouveaux venus, Djinn Carrenard avec Donoma, Alix Delaporte avec Angèle et Tony, ou Bruno Rolland avec Léa. Personne ne sera à 100% d’accord avec cette liste-là, peu importe : quiconque a un peu d’intérêt pour le cinéma remplacera tel ou tel titre par un autre (il manque par exemple The Tree of Life, c’est exprès), mais nul doute que la même quantité et la même diversité pourront être au rendez-vous.

Intouchables et les autres

Pas de doute, le triomphe public du film d’Eric Toledano et Olivier Nakache est l’événement « sociétal » de l’année. Avec ses déjà 15 millions d’entrées et la perspective de rivaliser avec les grands champions du box-office (Avatar, Titanic, Bienvenue chez les Ch’tis, La Grande Vadrouille), il symbolise une année qui s’apprête à battre des records de fréquentation. L’aspect le plus intéressant est sans doute que ce succès à un tel niveau d’Intouchables était loin d’être prévisible.

Que son second au classement soit un autre film français, Rien à déclarer, est aussi significatif de la situation générale, loin devant un quatuor de très grosses machines hollywoodiennes qu’on aurait en principe attendu sur les plus hautes marches du podium : Harry Potter n°7b, le Tintin de Spielberg, Pirates des Caraïbes numéro je sais plus combien et Twilight 4.

Globalement, l’année 2011 sera une nouvelle année record pour la fréquentation, qui pourrait dépasser les 210 millions d’entrées, du jamais vu depuis… 1967. Comme il est fréquent, les locomotives du box-office ne sont pas des films très inventifs sur le plan de la forme. Mais si cette tendance a aussi fait les choux gras d’outsiders racoleurs affublés d’oripeaux du film d’auteur (on songe au Discours d’un roi, Black Swan ou à Polisse notamment), elle a également profité à Woody Allen, à Bertrand Bonello, aux Dardenne, à Moretti, à Cavalier, à Kaurismaki, à Bela Tarr, à Lars von Trier, chacun enregistrant un des meilleurs résultats publics de son histoire.

Cette disponibilité au moins d’une partie du public aura consacré la réussite, à leur échelle, de La Guerre est déclarée, de Donoma et de Mafrouza. Et que dire du phénomène The Artist, également plébiscité à l’étranger, ce qui était loin d’être un pari gagné d’avance pour un film muet en noir et blanc ?

Le volume de production est lui aussi en hausse, comme celui des financements. On a même vu, pour la première fois depuis la création de ces dispositifs en 1959, l’Etat aller chercher dans les poches du CNC une partie des sommes en principe destinées au soutien du cinéma pour renflouer ses propres caisses.

Quelques bémols majeurs doivent pourtant tempérer cet optimisme. D’abord la quantité n’est pas tout, la masse des films produits et distribués à aussi des effets pervers, poussant hors des écrans des films qui auraient dû y rester, brouillant les repères en défaveur des plus faibles.

Ensuite, l’année a aussi connu quelques catastrophes (Or noir, L’Ordre et la Morale, Le Moine, Forces spéciales…) sans oublier le ridicule doublon des Guerre des boutons, aussi mauvais l’un que l’autre. Surtout, elle aura confirmé la tendance lourde d’un cinéma à deux vitesses, où un échec commercial comme Les Lyonnais se goinfre quand même mécaniquement son million d’entrées, vu son système de distribution, tandis qu’un réel succès comme Angèle et Tony peine à dépasser les 200.000 tickets.

Un os dans le champagne

Ces réserves faites, un coup d’œil circulaire sur la situation du cinéma en France (qui n’est pas la même chose que « le cinéma français ») aurait dû être l’occasion de toasts et célébrations. Sans être gâchée, la fête aux multiples réussites du secteur est aussi entachée en fin d’année par la situation dramatique des industries techniques, avec la mise en faillite de Quinta Industries, qui fait partie de Quinta Communications, le groupe de Tarak Ben Ammar.

Cette liquidation entraine la disparition d’entreprises historiques comme le laboratoire LTC et le spécialiste d’effets spéciaux Duran, la mise au chômage de centaines de personnes. Elle a failli bloquer la finition d’une soixantaine de films sur lesquels travaillaient ces sociétés, dont la plupart des grosses machines de l’an prochain (Astérix, La Vérité si je mens 3,…), mais aussi par exemple le nouveau film de Leos Carax.

Et même, nouveauté due au passage au numérique, on évoqué le risque que ces films disparaissent corps et bien, si les serveurs numériques sur lesquels ils se trouvent étaient donnés aux créanciers, comme le tribunal en a agité la menace. Les professionnels, à commencer par les producteurs, ont poussé les hauts cris, et les services publics ont mis en place un plan d’urgence.

Mais ces mêmes professionnels, qui traversent une période particulièrement prospère, n’ont pas proposé de payer ce qu’ils devaient aux laboratoires, alors que leurs impayés ont joué un rôle important dans la faillite — on ne parle pas ici d’indépendants en situation précaire mais de Luc Besson, Pathé ou StudioCanal.

L’autre cause de cette crise serait le passage à la projection numérique, non pas en tant que tel mais du fait du rythme et des conditions dans lesquelles a eu lieu ce processus irréversible. Le fait est que ce passage s’est effectué de manière très rapide, 2011 étant l’année où la majorité des projections commerciales sont devenues numériques, changement qui sera terminé au plus tard en 2013. Mais il y a peut-être encore d’autres explications à cette crise.

En effet, à bien y regarder, il ne semble pas que la situation soit si tragique pour Ben Ammar. Celui-ci détenait déjà la quasi-totalité des industries techniques françaises ; en 2007 puis en 2009 il avait souhaité fusionner les deux principaux labos, LTC et Eclair (dont il possède 43%). Bercy s’y était opposé, pour cause d’entrave à la concurrence et pour protéger les emplois.

Avec la mise en liquidation de LTC, Eclair se retrouve quasiment en situation de monopole, c’est à dire que l’homme d’affaires tunisien arrive par d’autres moyens à la fusion qu’il avait voulue. Se retrouver avec désormais un seul interlocuteur n’est sans doute pas une bonne nouvelle pour les producteurs, surtout les moins puissants – il reste en fait un autre acteur dans ce jeu, Digimage.

L’Etat français n’est pas blanc-bleu non plus dans cette histoire : au dernier Festival de Cannes, Frédéric Mitterrand et son collègue de l’industrie et de l’économie numérique, Eric Besson, signaient en grande pompe un plan de numérisation du patrimoine financé par le Grand Emprunt, qui devait aussi aider les industries techniques à passer le gué du numérique. Mais depuis il ne s’est rien passé.

Et les films dont s’occupait LTC dans tout ça ? Si les titres en cours de finition seront menés à bon port (par Eclair principalement), l’inquiétude demeure sur le sort de milliers de bobines entreposées par les laboratoires, dont une des fonctions consistait à stocker, pour les ayants droits, les copies, souvent les négatifs et autres « éléments de tirage ». Une réunion organisée par le CNC aura lieu le 9 janvier à leur sujet.

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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