Les films de la programmation 2015

Présente au cœur de la distribution indépendante tout au long de l’année, et dans plus de 300 salles partenaires en France, l’ACID a également sa propre programmation à Cannes depuis 1993. La grande majorité des films proposés par l’ACID le sont en première mondiale ou internationale. Pour ceux qui ont déjà été l’objet de quelques projections publiques, cette exposition et le soutien des cinéastes de l’association sont une opportunité de rencontrer un public en grande partie composé d’exploitants de salles et une chance nouvelle de s’ouvrir la voie d’une distribution commerciale.

Les cinéastes réunis au sein de l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) sont heureux de vous dévoiler la liste des 9 films de la programmation cannoise 2015 : 5 premiers et 3 seconds longs métrages, 6 films de fiction pour 3 documentaires...



HAUTE TENSION

Le choix fut rude parmi toutes ces signatures filmiques habitées du désir d’entrer en résonance avec le spectateur, indispensable partenaire du dialogue sur le monde que le cinéma propose. Qu’il soit observé ou rêvé, déploré ou préfiguré, c’est bien de l’état du monde dont il est toujours question. Interrogé avec la crudité du scalpel, la puissance de l’imagination, et toujours avec générosité - puisqu’il s’agit chaque fois de mettre sur la place publique des questionnements intimes.

Si la force maïeutique du cinéma se déploie selon des registres divers, fiction, documentaire ou dans le tremblement de ces marges, c’est aussi à l’état de ces lieux du cinéma que préside une programmation.

Celle de l’ACID, en cette année 2015, se décline en fable politique, en équation poétique et scientifique, en la dérive acharnée d’une femme d’un autre genre, en explorations familiales inattendues, et, comme le vaste monde toque toujours à la porte, nous aurons des nouvelles de la campagne portugaise dépeuplée et vivante et de celle, égyptienne, si loin si près de sa révolution.

Que le pouvoir projectif et réflexif, sensible et combatif du cinéma sache vous ravir pendant ces journées et ces soirées de haute tension auxquelles nous sommes fiers de vous convier.



Retrouvez dans cette rubrique les pages consacrées à chacun des films de la programmation.

Cosmodrama

PAROLE DE CINÉASTE

Cosmodrama, une odyssée corticale

Un vaisseau spatial vogue dans l’espace-temps intersidéral. À son bord, sept spationautes, une guenon, un chien, un chou romanesco, une amibe et un fantôme, nous feront vivre un grand drame cosmique mêlant poésie, burlesque et questionnement métaphysique.

Dans leur gigantesque vaisseau, ce dédale de couloirs qui relient cellules de travail, salle de boxe, sauna et lounge, nos voyageurs spatiaux cherchent à percer le mystère de leur condition, la nôtre, celle de l’homme perdu au milieu de l’univers. D’où viennent-ils ? Où sont-ils ? Que doivent-ils faire ? La science leur permet-elle d’échapper au doute qui les étreint ? Au vide qui les entoure et qui compose 95 % de l’espace ?

Investissant la dimension la plus plastique du cinéma, l’auteur délaisse les formes de la narration classique au profit d’une dramaturgie formelle où la puissance de l’image soutient notre pensée. Film de sensations corticales, Cosmodrama nous magnétise par sa chromatique ardente, son décor saillant, ses costumes surannés, ses accessoires designés au cordeau, ses envoûtantes notes sonores. Un pari osé à l’heure où la science-fiction a depuis longtemps rendu les armes au genre du film d’action. D’autant plus osé que la cinématographie française s’est de longue date interdite d’explorer ces lointaines contrées stellaires.

Philippe Fernandez franchit avec Cosmodrama une étape de plus dans la construction d’une œuvre filmosophique fondée sur la primauté de l’image et le rafraîchissement de la pensée.

Rima SAMMAN, cinéaste membre de l’ACID


Les Secrets des autres (The Grief of Others)

PAROLE DE CINÉASTE

C’est l’histoire d’une famille américaine qui a traversé un événement douloureux. Une pierre est jetée au milieu d’une mare et ses vagues douces et monotones remuent une vie paisible. Le film porte sur ces ondes imperceptibles qui bougent lentement et fragilisent les relations que l’on imagine pourtant stables, pérennes et indestructibles. Un père, une mère et des enfants, désireux de se comprendre…
Ce film permet de voir notre monde, si simple et si banal, dans son étrangeté. Cette réalité est tellement proche de nous, au milieu de nos vies, qu’il est étonnant de s’en distancier et de le voir tel un miroir, dans un film. Dans les interstices de ces relations simples et ordinaires que nous vivons tous, il y a quelque chose de singulier, étrange et précieux que l’on ne perçoit plus.
Patrick Wang est libre. Libre d’interroger un quotidien que nous vivons et que le cinéma n’interroge que trop peu, tellement il tend à être obnubilé par l’ailleurs et l’extra-ordinaire. Libre de réinventer la forme du récit qui semble dans un premier temps linéaire. Créant ainsi des ruptures temporelles, des poches de temps qui viennent se glisser au milieu d’un récit pour l’étirer, le déplier. Libre de ne pas se laisser tenter par le pessimisme qu’engendrent des situations de souffrance et de laisser émerger l’espoir, le désir de continuer à vivre ensemble.

Mehran TAMADON, cinéaste membre de l’ACID


Crache Coeur

PAROLES DE CINÉASTES

Regarder et apprendre à être regardée : violentes pulsions qui animent la jeune et insolente Rose dans cet audacieux récit. Car oui, de l’audace, de l’énergie, il en faut pour renverser ainsi notre (vieille) vision des premiers émois, des premiers désirs. Ici, pas de romantisme suranné mais un regard cru et décalé sur l’adolescence comme on l’a rarement vu avec autant de justesse.

Dans ce film d’outsiders nous assistons peut-être à rien de moins qu’à la naissance d’un nouveau personnage de cinéma : non plus la jeune fille désirable, mais la jeune fille désirante.

Parmi les hommes qui gravitent autour d’elle, l’érotisme, la frustration qui affleurent, Rose apprend à ne pas subir. Manipulatrice, revancharde, elle tisse sa toile pour s’emparer de ce qui la brûle. Entre Rose et Roman, tous deux d’origine polonaise, c’est l’amour vache et leur rugueuse romance (magnifiquement interprétée) nous emmène jusqu’en Pologne. Un retour aux origines, comme s’il nous fallait toujours aller au plus profond de nous-mêmes pour saisir enfin cet obscur objet du désir.

Cette étincelle, la réalisatrice la scrute dès les premières images, déployant dans Crache cœur une mise en scène exigeante et minutieuse. Des cadres aiguisés aux comédiens, tout participe à nous raconter une fable où la magie s’incarne dans les corps, où la séduction opère comme un sortilège. Où regarder et être regardé sont des promesses d’éclat et de jouissance : rite initiatique que nous sommes heureux de partager avec vous.

Idir SERGHINE et Pascal TESSAUD, cinéastes membres de l’ACID


Volta a Terra

PAROLES DE CINÉASTES

Volta a terra pourrait être un hymne nostalgique au Portugal rural, il n’en est rien.
Ce premier film documentaire de João Pedro Plácido est un geste fort qui rayonne d’une beauté visuelle sidérante, une œuvre magique, hypnotique. Par-delà la rudesse des rapports, la dureté des mots, se dessine le portrait de Daniel, jeune paysan destiné à reprendre la lourde succession de la ferme familiale. Un adolescent entre deux âges, qui quitte la rive insouciante de l’enfance pour se construire en tant qu’homme responsable. Les gestes du quotidien, le rapport aux saisons, à la nature, aux animaux, le courage de ces derniers des Mohicans nous touchent droit au cœur. Dans la solitude montagnarde se dessine une épopée universelle en quête du bonheur, moments fragiles d’une rencontre lumineuse, mais bonheur éphémère malgré tout. La caméra virevolte autour des corps et des animaux, capture la lumière intérieure de cette communauté isolée qui lutte pour vivre et qui s’inquiète pour sa pérennité. Un véritable hymne d’amour cinématographique à la paysannerie d’aujourd’hui et un questionnement sur notre monde en pleine mutation. On adore.

Jean-Louis GONNET et Pascal TESSAUD, cinéastes membres de l’ACID


Je suis le peuple

PAROLES DE CINÉASTES

« J’ignore l’impossible, je ne préfère rien à l’éternité, mon pays est ouvert comme le ciel, il embrasse l’ami et efface l’intrus. »
Je suis le peuple, chanson d’Oum Kalthoum

Je suis le peuple, d’Anna Roussillon est un grand film documentaire, de ceux qui nous accompagnent durablement, tant la sensation est forte d’avoir, le temps du film, fait de belles rencontres, inattendues, inoubliables. Il s’appelle Farraj ; avec lui c’est toute une famille que nous découvrons, ses voisins, ses amis. C’est un petit peuple, celui d’un village non loin de Louxor, à 700 km au sud du Caire. Anna Roussillon a rencontré Farraj en 2009 au détour d’un champ, ils sont devenus amis. Elle nous convie à cette amitié qu’elle met en scène avec un immense talent. En 2011 quand la révolution éclate en Egypte, elle décide de filmer loin de la place Tahrir, chez Farraj et les siens. Spectateurs de la chute du régime de Moubarak qu’ils suivent sur un vieux téléviseur, ces villageois sont aussi de vrais révolutionnaires. Anna Roussillon partage avec eux l’enthousiasme de ce vent de liberté, les espoirs de changement, et les doutes… loin de la capitale rien ne semble vraiment bouger. Mis en scène à hauteur d’hommes, le film se construit comme un huis clos à ciel ouvert, dans un village entouré de champs, isolé du tourment qui agite le Caire. Farraj et les siens y expérimentent la démocratie. À leurs côtés, avec lucidité, humour et générosité, la cinéaste nous offre une belle leçon de politique et d’humanité.

Régis SAUDER et Marianne TARDIEU, cinéastes membres de l’ACID


De l’ombre il y a

PAROLES DE CINÉASTES

Incroyable, la réalité crue que ce film révèle. Magnifique, sa façon de la filmer au plus près, toujours en mouvement. Incroyable et magnifique l’interprétation de David D’ingeo qui est plus qu’il ne le joue Mirinda, un travesti de 45 ans qui se prostitue à Phnom Penh.
Autour de Mirinda, tout n’est qu’horreur : enfants vendus par leurs parents, trafics et crimes organisés par d’ex Khmers rouges…Le salut viendra d’une fillette qui va s’accrocher à Mirinda comme seuls les enfants savent le faire, avec obstination.

De l’ombre il y a n’est pas un film de scénario. Les contraintes du récit et de la dramaturgie, il s’en soucie comme d’une guigne. Il vit sa vie comme s’il s’inventait au fur et à mesure, dans l’immédiateté de la sensation et du présent. Ce cinéma-là ne filme pas la vie, il EST la vie, la vie et tout ce qu’elle génère d’opacité et de mystère.
Misère et grandeur, pesanteur et grâce : ce paradoxe est tout entier dans le regard de Mirinda qui révèle un monde intérieur secret et inaccessible. Il est dans sa manière enfantine et joueuse d’habiter et de « porter » à l’écran un corps qui pourtant vieillit et s’abîme.

Si de l’ombre il y a dans ce tableau, c’est comme chez les grands peintres pour mieux mettre en évidence le cheminement de la lumière. Il y a quelque chose de mystique dans la démarche hyper réaliste et somnambulique de Nathan Nicholovitch. Comme chez Dostoïevski ou d’une autre façon chez Jean Genet, c’est au terme d’une expérience du mal vécue jusqu’au bout sans complaisance ni illusion, que la grâce se révèle.

Claudine BORIES et Patrice CHAGNARD, cinéastes membres de l’ACID





DE LA LUMIÈRE AUSSI

Souvent tout semble perdu. Mais il y a des jours où ça va mieux, où on se dit que sur l’écran, peut encore s’inscrire une « insurrection des possibles », avec une grammaire de cinéma inouie (invue ?). Et là, spectateur, cinéaste, on est plus calme. Tu ne parleras pas de cinéma, tu parleras du film, de l’événement-film. Pourtant, au départ, il n’y avait qu’un faisceau de présomptions : Tu verras, c’est surprenant… Je crois que c’est pour toi… Tu dois voir ça… Puis un soir au Louxor, tu vois enfin ce film au titre étrange, De l’Ombre il y a.

Tu ne t’attends à rien et c’est tant mieux. Tu vas être malmené, secoué, déchiré, mais tu es bien décidé à te laisser faire, à te laisser embarqué direction Knom Penh et Sianoukville, vers une zone de turbulences post-urbaines, acidulée, poisseuse et criarde… Bars merdiques, à la fois clandé pédophile et Karaoké stridents, baraques à beignets inflammables, lieux de mémoire miteux pour génocide à peine souffert qu’oublié, enfoui sous les canettes de bière thai, les shooteuses et les massages à « Happy Ending » garanti…

Oui, il va falloir vous y faire, ça va très très vite, il fait très très chaud ; en plus, ça klaxonne et ça gueule de partout, dans une langue rauque d’où seul vous saisirez le mot dollar. Votre unique boussole c’est Mirinda, un putain à la Guyotat, une créature tapée, émaciée, féline et musculeuse. Et vous devrez la suivre partout tout le temps, lui coller aux basques sans arrêts que les brefs instants qu’elle-il s’accorde à révasser sous la mousson, ou devant une pipe d’héro, ou le temps d’un masque hydrotenseur trop top. Comme la caméra, vous reprenez souffle. Des plans de pause comme des trous d’air radieux dans l’affolement constant et démembré du film.

Inutile de raconter l’intrigue, je ne vais tout de même jouer les spoilers. Sachez seulement que Mirinda, survivor absolue, reine de la pipe et prince du touk-touk, blindée de toutes les drogues, fort de cette dureté lucide, tranchante, des travelots qu’en ont vu d’autres, Mirinda va tomber sur un os, minuscule : Une sombre enfant de la grande histoire khmere et des monceaux d’ordure du tourisme mondialisé. Alors Mirinda, non sans réticences, va prendre les choses en main. Vous n’avez pas besoin d’en savoir plus, mais soyez sûr seulement qu’aucun maniérisme « social-gore » ni aucune condescendance french doctor, ne viendra adoucir la violence tragique et hoquetante du film, vous laissant pantelant, blessé, ébloui et égaré.

Je reprend : si, en passant, Nathan Nicholovitch nous esquisse au cutter (à même la peau des yeux) la certitude qu’un autre cinéma est possible, je devrais ajouter que sans son acteur David D’Ingeo (prix Genet-Warhol-Goldin de l’acteur le plus incandescent), rien n’eut pu prendre corps. Mais chacun sait que le travail du cinéaste était bel et bien de l’amener patiemment à cette incarnation absolue, non-négociable, de nous l’inventer en Mirinda, puis de savoir sertir sa créature speedée dans un magma documentaire, grouillant, électrique et vénéneux, où nous plongeons avec elle, parcourant fissa la palette confuse de ses états (de corps, pas d’âme), de ses regards, d’une tendresse animale à une compassion presque bigote, d’une masculinité noueuse à l’abandon béant au désespoir.

J’en ai déjà trop dit, j’abrège, car il faudrait TOUT dire : La danse de mort christique dans le club trop glauque sa race, les coqs de combat dont on se doit d’humecter les ailes au passage, les nuits moites botoxées à la trash TV, le requiem chuchoté à l’amant gisant sous les néons d’un couloir d’hosto, les enfants en promo touk-touk le long des rues saturées d’encens, le courage de Mirinda, la force qu’il-elle nous donne. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? chantonne une française, amie de Mirinda, une qui, sans illusion aucune, s’accroche encore à l’idée de justice internationale comme à l’enfant qu’elle porte en elle. Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Vous n’aurez aucune réponse, Dieu merci, mais la conviction qu’avec ce film, la question se voit reformulée, réaffutée. De l’Ombre il y a, de la lumière aussi, aveuglante.

Vincent DIEUTRE, cinéaste membre de l’ACID




Rarement un film ne dessine une trajectoire à la ligne aussi rigoureuse. Tout en tension, tout en retenue, comme un soleil voilé dans le cloaque nocturne de Phnom Penh, c’est l’irradiant portrait d’une femme d’un autre genre que Nathan Nicholovitch dresse dans son deuxième opus. 
Dans les ombres et les miasmes d’un Cambodge ravagé par la misère, où les plaies du génocide se déclinent en corruption généralisée et en échec de la justice à en poursuivre les responsables, le Français Mirinda, travesti prostitué-e, a trouvé là un espace de vie, de débrouille et de sociabilité. 
L’irruption d’une fillette dans sa vie va en bouleverser l’ordonnancement bricolé. Réconciliant ses parts féminine et masculine, capable d’être dure comme la guerrière dont elle a admiré le regard sur une photo du musée S21, Mirinda saura apprivoiser et protéger l’enfant sauvage, « qui n’a peur de rien » elle non plus, brisant le cercle victimaire qui, cela dit en passant, est un de ceux qui rongent le Cambodge.

Mirinda, à la maigreur élégante, s’acquitte du mieux que possible de son job de prostitué-e. Elle flotte dans une présence-absence rêveuse ou douloureuse, on ne sait, que David D’Ingéo incarne d’une façon des plus troublantes. Derrière son attirail de professionnelle, une gentillesse simple, une frivolité midinette mais aussi une opacité pudique qui semble la retenir en amont de la déchéance. L’instinct de survie jamais ne lui fera abdiquer son humanité.

Nathan Nicholovitch a su libérer le jeu de son acteur, à la manière d’un John Cassavetes avec Gena Rowlands dans Gloria, qui présente de surcroît des affinités de sujet avec De l’ombre il y a. Le cinéaste a placé son personnage au centre de son dispositif cinématographique, il en filme l’intériorité. Point de dialogue narratif, point de séquences intermédiaires, les fameux ponts qui rationalisent le déroulé d’un scénario. L’expressivité dramatique est l’affaire des corps. Leur présence porte quasiment à eux seuls les charges existentielles et la dramaturgie. J’en veux comme exemple deux courts moments qui me restent en tête avec l’obsédante sensation de ne pas les épuiser. L’un est un court plan où Mirinda, dans un couloir d’hôpital près du corps de son ami mort, après un moment d’effusion silencieuse et délicatement caressante, chaussé-e de lunettes de vue, cheveux tirés, ravaude avec application un vêtement pour, sans doute, habiller décemment le mort. 
Toute la complexité de Mirinda est là : maternelle, amoureuse, attentive, indifférente aux qu’en-dira-t-on, solitaire.
 L’autre moment se situe dans un hôtel. Accoudée au balcon, Mirinda fait sécher son masque d’argile, apparemment détachée de ce qui se passe dans la chambre d’en face où un client a fait entrer la petite fille. Figée dans sa carapace minérale, comme un gecko guetteur, dont on ne sait ce qu’il fixe ni ce qu’il voit, elle ne moufte pas. Rien n’est acté, mais tout est dit de la violence faite à l’enfant et que cette violence, Mirinda ne pourra plus la balayer d’un détournement du regard.

L’attaque en force du film expurge une fois pour toute et sans périphrase le sordide des affaires qui sont l’ordinaire de Mirinda. Puis, toute la trajectoire du film va se tendre dans une économie narrative exemplaire, le scénario sera constamment métabolisé par la mise en scène. L’évolution des situations et des personnages est souvent signifiée dans des moments de stase plutôt que d’action. A l’écoute d’un air chantonné par exemple. Mais ces stases sont paradoxales : ce ne sont pas des moments de pause, ce sont des nœuds narratifs importants, l’instant où quelque chose bascule et se noue.

Le climax du film, le final conclusif et apaisé bien que terrible et précipité, est le seul, il est intéressant de le noter, où se fait entendre une musique exogène au film. Les sons du film n’étaient jusqu’à présent que ceux, synchrones, de l’environnement sonore concret des séquences : la rue, la musique des bars… 
A la fin donc, l’enfant, quasiment mutique jusqu’ici, se met à raconter l’histoire de la fillette, du vieillard et du fantôme. Par cette opération d’élaboration métaphorique de son vécu, l’enfant signe son processus d’individualisation, d’accès à elle-même et à l’autonomie psychique. Elle raconte dans le même temps le dénouement, ou plutôt le nouement de sa relation avec Mirinda, comme figure paternelle adoubée. 
A la douleur têtue s’est substitué le jeu - et le Je. 
La force de ce final est dans la liberté du film à rompre avec sa règle initiale et à renouer avec cet élément habituel de la bande son au cinéma. L’envolée musicale du piano de Guillaume Zacarie, libérée par le récit dans le récit, résonne comme une célébration de la fiction, de sa puissance symbolique, de l’imaginaire comme vecteur de la réinvention de soi, et du monde peut-être.

Comme un hommage au cinéma.


Cati COUTEAU, membre de l’ACID


Pauline s’arrache

PAROLES DE CINÉASTES

Pauline s’arrache est un documentaire qui nous met au cœur de la vie mouvementée de Pauline, 15 ans, filmée aujourd’hui par sa demi-sœur, Emilie Brisavoine. Pauline, la benjamine, est la seule de ses frère et sœur qui est restée vivre chez leurs parents atypiques : la mère, ancienne reine de la nuit tombée amoureuse d’un jeune homme travesti, son père. La cohabitation entre Pauline et sa famille est explosive. En contrepoint, viennent les images de son enfance, archives familiales souvent cruelles, parfois tendres, toujours inattendues.
Dans les films de famille, Pauline est au bord du cadre, derrière ce père exhibitionniste et cette mère fantasque. La caméra d’Emilie Brisavoine la met enfin au centre, dans la lumière : car la Pauline d’aujourd’hui est belle, obstinée, drôle, énervante, aux sourires ravageurs, amoureuse dingue d’un petit musicien. Et elle veut comprendre qui elle est et qui sont ses parents.
Pauline s’arrache est un film-tourbillon, où les lignes se déplacent sans cesse. Sa force incroyable est de ne jamais laisser le spectateur au repos : qui est qui, est-ce des engueulades pour rire ou blesser ? De la fête joyeuse ou de la fête cruelle ? Et les enfants là-dedans ? Et Pauline ? Dans sa vie, rien n’est simple, ni le genre de ses parents, ni l’amour qu’ils lui portent, ni les souvenirs d’enfance qui sont à la fois magiques et tragiques.

Marianne TARDIEU et Régis SAUDER, cinéastes membres de l’ACID


La Vanité

PAROLE DE CINÉASTE

Un vieil architecte hautain et orgueilleux prend une chambre dans un motel quasi désert. Une femme le rejoint. Un jeune homme se prostitue dans la chambre mitoyenne.
Sur un mur se trouve la reproduction des Ambassadeurs d’Holbein le Jeune, double portrait de deux amis dans lequel figure une forme étrange : un crâne en anamorphose qui n’est visible qu’à la faveur d’un déplacement permettant de regarder l’image de biais. C’est une Vanité – une peinture qui exprime la vacuité de la vie.
La jubilation du film tient au même déplacement de regard progressif qu’opère la mise en scène, précise, virtuose et inspirée de Lionel Baier. De rebondissements en retournements, où chacun se révélera à lui même et aux autres, où les lourds rideaux ouvriront sur un ailleurs utopique, le film forme un trio improbable et uni, et mène une variation méditative et ironique sur l’existence.
Les éléments visuels et les motifs des Ambassadeurs se déploient dans l’univers du film qui emprunte aussi explicitement à Hitchcock et à Lynch : nulles citations pour initiés, mais une matière filmique que Lionel Baier agence avec gourmandise pour produire son propre cinéma.
Il parvient ainsi à composer une « Vanité en cinéma », où l’amitié redevenue possible, la foi envers la création et les puissances du cinéma sont une affirmation souveraine face à la vacuité de l’existence.

Christophe COGNET, cinéaste membre de l’ACID


Gaz de France

PAROLE DE CINÉASTE

Françaises, Français,

« Souhaitez-vous (regard caméra) être gouverné (un temps) par l’homme ? (Un temps plus long) Ou par le costume de l’homme ? »

Chers compatriotes, la question est posée et pourrait se trouver, contre toute attente, dans les sous-sols de l’Elysée. Soit, dans un espace aux décors réalisés par les meilleurs artisans ébénistes et peintres de France, où sont entreposés, entre autre, plusieurs bustes de Marianne (les plus sensuels), quelques chouettes empaillées, une grande pendule aux airs surréalistes…
Premier conseiller de l’ombre, éminence grise du chef de l’Etat, Michel Battement a dû, de toute urgence, et afin de sauver la popularité du Président, y convoquer une équipe des meilleurs cerveaux de France aux profils tous atypiques, recrutés en tant que storyteller. Storyteller ? Non, on ne cherche pas à vous raconter des histoires… L’objectif est d’accomplir une mission dont l’enjeu est précisément politique.
Entouré de cette garde rapprochée, Michel Battement brainstorme, cherche, compose et assemble autant d’idées fulgurantes pour écrire LE scénario, qui fera probablement la Une de l’actualité, aux pages Débats, Idées, Avenir, et Pâtisseries Françaises.

Chers publics, il s’agit ici de fantasmer le vrai Président, un homme à la voix claire et chantante d’un Philippe Katerine portant on ne peut mieux le costume.
Ne passez pas à côté de l’allocution de la dernière chance d’un Président qui bugge parfois, qui ose choquer, mais surtout, d’un Président qui rêve.

Coco TASSEL, cinéaste membre de l’ACID


Éditions précédentes

Retrouvez dans cette rubrique les films présentés dans le cadre de la programmation ACID à Cannes, depuis ses débuts en 1993.

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