À la lumière des fantômes du Cambodge

Publié le 20 mai 2015


Travesti, prostituée, Mirinda se découvre un instinct de paternité après sa rencontre avec une fillette.

De l’ombre il y a, troisième long-métrage de Nathan Nicholovitch fait partie de ces œuvres inclassables et libres dont on peine à savoir ce qui, dans son contenu, tient de la fiction ou du documentaire. Qu’importe puisque avec cette plongée dans les bas-fonds de Phnom Penh, le cinéaste nous entraîne dans un voyage éprouvant et vertigineux, tortueux et fascinant. On y découvre Mirinda (Davin D’Ingéo), travesti sans âge, et prostituée. Longue chevelure blonde filasse, visage creusé, décolleté agressif et jambes en liberté perchées sur des talons, elle enchaîne les passes, fait le tour des bars de nuit avec son amant aux airs de gigolo et emplit ses narines de rails de coke. Cette vie qui ne se soucie pas du lendemain prend un tour nouveau avec la rencontre d’une fillette arrachée à la prostitution. Contre tout attente, elle a des envies de paternité.
Dans cette œuvre déstabilisante, Nicholovitch réveille les fantômes du passé. Il y a d’abord la présence novice des anciens génocidaires. ils vivent en toute impunité, se livrant à des trafics lucratifs leur permettant de corrompre les autorités. Il y a ensuite Mirinda, dont le nom de naissance, Ben, vient se rappeler à elle en même temps qu’elle reprend ses atours masculins. Elle/Il fait ainsi la nique au genre. Lorsque Mirinda/Ben s’attache à un enfant, c’est son instinct de père, plutôt que sa part féminine qui prend le dessus.
Il y a aussi des corps qui ne s’appartiennent plus. D’un côté, celui de David D’Ingéo, stupéfiante Mirinda, donne à son personnage son corps noueux. Nul besoin de mots tant ce dernier reflète des fêlures et désillusions, des abandons multiples et de maladroites tentatives de reprise en main. De l’autre, la petite fille, promise à des prédateurs avides de chairs fraîches, dégage une fragilité muette, entre obéissance, méfiance et résignation. Enfin, il y a hors champ les cadavres décomposés des victimes de la barbarie, tués dans l’un des génocides du XXème siècle. Le récit se nourrit de leur ombre telle une contribution au devoir de mémoire que les victimes et les survivants sont en droit de réclamer. Et pourtant, il y a de l’espoir dans cette déclaration d’amour décomplexée au Cambodge. Il n’empêche, on ne sort pas indemne de cette expédition. Elle sonne comme le résultat d’un uppercut, coupe le souffle comme un puissant direct au foie.


Michaël Melinard - L’HUMANITE
20 mai 2015

Revues de presse

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