Cannes 2015 : Entretien avec Julia Kowalski

Publié le 20 mai 2015

Avec son premier long métrage Crache-coeur sélectionné à l’ACID, la jeune réalisatrice française Julia Kowalski est l’une des découvertes du Festival de Cannes. Crache-coeur fait le singulier récit d’apprentissage d’une jeune fille. Julia Kowalski fait preuve d’une vraie personnalité et révèle une excellente jeune actrice : Liv Henneguier. Entretien.

Quel a été le point de départ de Crache-cœur ?

Le film est inspiré de plein d’événements de ma vie. A la base, j’avais envie de parler de sentiments, avant même de raconter une histoire. Alors oui je suis d’origine polonaise, j’avais un père chef de chantier et il embauchait d’autres Polonais pour le travail, j’ai connu tout ça. Mais c’était un prétexte pour aller vers des sentiments étranges, des émotions qui nous envahissent comme la honte et ou des bonheurs énormes. Je voulais exprimer des sentiments pour qu’à leur tour les gens les vivent. Ça fait un peu mièvre et fleur bleue dit comme ça mais c’était ça, le point de départ.
L’une des choses marquantes de Crache-cœur est le soin formel apporté au film, avec une certaine stylisation au niveau des couleurs, parfois de la lumière. Est-ce que c’était important pour vous d’éviter un certain naturalisme pour raconter cette histoire ?

Oui, c’est l’approche dont j’avais envie. Je voulais que d’une certaine manière le film ait la forme de souvenirs. Je parle d’adolescents mais je n’en côtoie plus. Le film raconte plus mon adolescence que la leur. Je n’avais pas envie d’inscrire Crache-cœur dans un présent socialement marqué. Donc tous les éléments, costumes, décors, lumière devaient participer à ce flou, sans date. Ce souvenir pouvait être un rêve, un cauchemar, sans qu’on ne le sache trop. Mais je ne voulais pas trop styliser non plus. Simplement décaler d’un demi-ton par rapport à la réalité. Je suis de toute façon plus proche d’un cinéma pas particulièrement naturaliste et ça se traduit ainsi à l’écran.

La musique joue un vrai rôle dans le climat du film. Comment avez-vous souhaité travailler sur cet aspect-là ?

Je suis moi-même musicienne, j’ai fait du rock, de la flute… Le film est ancré dans ce contexte, c’était important. Pour ce qui est de la musique du film, c’est mon frère qui l’a composée. J’avais envie d’une musique électro assez contemporaine, proche d’une esthétique musicale que j’écoute. J’avais envie de quelque chose d’un peu lyrique, qui nous embarque. Ce n’est pas spécialement le style musical de mon frère. Plein d’instruments ont été essayés pour prendre une forme quelque peu symphonique, même si la musique est finalement très lo-fi avec un synthé analogique. L’intention, c’était ce désir de lyrisme qui emporte et accompagne les sentiments du personnage. Qui traduit la trajectoire de Rose, dépasse ses sentiments et vont parfois à son encontre. On a fait beaucoup de test, avec des aller-retours de la salle de montage au local de répétition…

Comment avez-vous trouvé Liv Henneguier qui est géniale dans le rôle principal ? Comment avez-vous collaboré avec elle ?

Ça a été très long, j’ai passé un an à la chercher sans avoir de véritable coup de foudre. C’était difficile de trouver une actrice très charismatique qui ne soit pas les bimbos qu’on voit souvent au cinéma. J’ai dû voir une centaine d’actrices françaises. Quand je l’ai trouvée, ça a été un flash. On a très vite été complices dans le travail, on s’est tout dit dès les premières rencontres. On se ressemble un peu et d’ailleurs quand je suis allée avec elle chez Gap pour trouver une salopette, la vendeuse a pensé que j’étais sa mère ! (rires) On s’est beaucoup vues, on est allées à des concerts, au resto, au cinéma… On a bien sûr parlé des scènes plus « chaudes » pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés. Le gros du travail c’était qu’on devienne en quelque sorte amies, ou en tout cas qu’on crée une sorte de complicité avec un vrai rapport de confiance. Que je trouve les mots susceptibles de déclencher quelque chose. Je ne voulais pas une direction psychologisante, lui parler de sa propre famille pour nourrir les tourments du personnage… Liv Henneguier est vraiment quelqu’un de génial et je lui souhaite de faire une grande carrière.

Le film renverse les clichés de conversations de mecs où ce sont forcément les filles qui ne savent pas ce qu’elles veulent et qui allument les garçons. Là c’est garçon qui ne sait pas ce qu’il veut, et qui allume parfois l’héroïne. Est-ce qu’avoir un regard de réalisatrice sur cette histoire change quelque chose en termes de point de vue selon vous ?

Sans dire non plus que le film est particulièrement féministe, il y a un côté girl power assez évidents. Les trois hommes du film sont assez faibles et lâches, tandis que Rose est l’héroïne dans toute sa splendeur, sa puissance. Elle est active et mène la barque. Le but conscient n’était pas non plus de renverser les rôles, mais j’en avais marre de voir de belles jeunes filles transformées en objet. La formule de l’ACID est très juste : ce n’est, pour une fois, pas l’histoire d’une jeune fille désirée mais d’une jeune fille désirante. Je voulais une fille pas « parfaite » selon les critères habituels, Rose devait avoir un petit côté camionneur à la Punky Brewster, plus en tout cas qu’une pin-up. Et puis la virilité, à mes yeux, ne se trouve pas forcément que chez l’homme, tout comme on peut être viril et faible etc… J’avais envie de brouiller ce type de frontières très manichéennes.

Si je ne m’abuse le film devait s’appeler Les Désemparés. Il s’appelle désormais Crache-cœur. Comment en êtes-vous venue à ce titre ?

Ça a été très compliqué. Le financement a été long, le scénario a évolué et le titre avec. Au départ il s’agissait des Désemparés car Jozef et Roman prenaient autant de place que Rose et leurs histoires étaient mêlées. Et puis c’était un mot que j’employais souvent dans le scénario. Au fur et à mesure on s’est recentré sur Rose. Puis lors d’un brainstorming récent, lors du montage, mon ami Yann Gonzalez m’a soufflé ce titre, Crache-cœur. Il y avait quelque chose à la fois romantique et cru. On a hésité jusqu’au bout et puis le jour de l’annonce de la sélection de l’ACID, il a fallu choisir définitivement un titre ! Ce fut Crache-cœur.

Quels sont vos cinéastes favoris ?

C’est une question très compliquée, il y en a tellement ! Je vais reprendre l’exemple donné lors de l’oral de l’avance sur recettes. Pour la mise en scène je citerais Todd Solondz, j’admire le jusqu’auboutisme de Patricia Mazuy, plus précisément sur Travolta et moi. J’espère que Rose a un truc de son héroïne, qui n’hésite pas à cramer la boulangerie de ses parents pour rejoindre le mec qu’elle trouve très beau. Et puis il y a un cinéaste qui est très loin de moi : Larry Clark, dont le film Kids a été un choc quand je l’ai vu. Après il y en a des tonnes, j’adore Dario Argento, George Romero, j’adore le cinéma d’horreur…

Quel a été votre sentiment lorsque vous avez appris que votre premier long métrage irait à Cannes, à l’ACID ?

J’étais super contente, c’était inespéré ! Ma chance est de ne pas avoir attendu, on a commencé le tournage en décembre, fini mi-janvier, puis j’ai entamé le montage qui a pris 8 semaines. Puis le mixage, l’étalonnage… J’ai l’impression de ne pas avoir dormi depuis 6 mois, je suis épuisée mais super heureuse ! Ma chance est de ne pas avoir été dans expectative, dans le stress des films qui attendent de savoir s’ils seront sélectionnés. J’ai conscience d’être très chanceuse, en plus l’ACID a une super prog. Je ne suis jamais allée à Cannes, je me suis toujours dit que j’irais seulement si j’avais un film à y présenter…

Nicolas Bardot - FILM DE CULTE
Filmdeculte.com

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« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

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