[Cannes, ACID] « Je suis le peuple », un jeu de regards passionnant sur la révolution égyptienne

Publié le 15 mai 2015

Ouverture flamboyante de la section ACID avec un documentaire politique et humain d’Anna Roussillon (primé au Jihlava IDFF 2014 et présenté au Festival Entrevues de Belfort 2014). La révolution est ici auscultée, évoquée, interrogée de tout près (l’Egypte) et pourtant à une certaine distance (la campagne). L’ACID propose toujours une sélection étonnante et forte : cette année, cela semble très bien parti !



Que saisit-on, sur le moment, d’une Révolution ? On connaît généralement le point de départ, mais où, exactement, situer le point final ? Le point de vue d’Anna Roussillon, incarné, personnel et légèrement décentré, nous donne un aperçu brut de cette difficulté à analyser une Histoire en marche. La réalisatrice, qui a grandi dans le pays, suit Farraj, un paysan de la vallée de Louxor, au sud de l’Égypte, avec qui elle a noué des liens d’amitié. Entre eux, les conversations sont fluides, détendues, passant allègrement du politique au privé (le célibat d’Anna, perçu en Égypte comme une bizarrerie !). Dès janvier 2011, Anna Roussillon a commencé à filmer Farraj. Rentrée en France, elle voit, à la télévision, le soulèvement révolutionnaire de la place Tahrir : aussitôt, elle se connecte par skype avec Farraj, qui lui avoue avec malice se trouver presque aussi loin qu’elle des événements !

Au fil des discussions, menées pendant les travaux aux champs, Farraj livre ses impressions sur la Révolution. Au début assez prudent, il s’enthousiasme peu à peu pendant la campagne électorale. Le jour du vote, Farraj se rase de près et met ses habits les plus beaux : l’acte électoral conçu dans sa dignité, une idée un peu oubliée en France… Les pronostics de Farraj donnent Mohamed Morsi vainqueur, « sauf dans les campagnes du Sud, qui vivent du tourisme  ». Morsi élu, Farraj exulte d’abord, heureux de voir, pour la première fois, un Président qui n’est pas issu des rangs de l’armée. Farraj lance de grandes affirmations sur son soutien indéfectible à Morsi. Un ami à lui se moque gentiment : se sent-il réellement compétent à ce point pour juger la politique de son pays, lui un simple paysan ? La discussion entre les deux hommes, très intéressante, soulève la question de la compétence politique, qui est bien, comme on sait, l’affaire de tous. Mois après mois, la déception et le doute commencent à gagner Farraj, qui en vient à déclarer l’inverse de ce qu’il proclamait auparavant. Anna Roussillon le lui rappelle avec humour, mais il ne se démonte pas : si tout le peuple, finalement, se détourne de Morsi, pourquoi serait-il le seul, lui Farraj, à en dire du bien ? L’argument, très démocratique, est solide. Je suis le peuple porte bien son titre : c’est ce que proclame en général un homme politique, dans sa prétention à incarner une nation et un peuple. C’est aussi, en démocratie, ce que peut dire tout un chacun.

Et les remarques de bon sens ne manquent pas, dans ce documentaire captivant, à hauteur d’hommes : tel homme politique est impuissant à gouverner le pays, mais il est pourtant sympathique, dans le fond. « D’accord », lance un ami de Farraj, « c’est sans doute quelqu’un de bien mais, manque de pot, la politique, c’est son boulot ! ». Une petite fille aux yeux pensifs déclare posément : « Dans une Révolution, il y a plein de mauvais côtés. Presque que des mauvais côtés, d’ailleurs. Ce qu’il y a de positif ? La Révolution en elle-même ! ».



Olivia Leboyer - TOUTE LA CULTURE
14 mai 2015



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