Cannes, Jour 3 : Grand entretien avec Anna Roussillon, réalisatrice de Je suis le peuple (Acid)

Publié le 18 mai 2015


C’est au discret mais réputé festival international de documentaire de Jihlava qu’a démarré l‘impressionnante carrière de Je suis le peuple, magistral premier long métrage d’Anna Roussillon, une réflexion sur la révolution Egyptienne de 2011 loin de son épicentre, dans le foyer d’un paysan de la vallée de Louxor. Depuis, le film rafle les sélections en festival (Belfort, Nyon, Vancouver, Agadir…), et les prix. Jusqu’à la consécration : une sélection à Cannes, dans la très dynamique section ACID. Patiente et précise, Anna Roussillon a accepté de nous raconter en détails ses méthodes de travail et l’histoire de son film.

JE SUIS LE PEUPLE, sacré, entre autres, au Festival du film documentaire de Jihlava, est le premier long métrage documentaire d’Anna Roussillon, réalisatrice française née à Beyrouth et grandie au Caire. Le film raconte la révolution égyptienne, en adoptant le point de vu de villageois de la vallée de Louxor, à des centaines de kilomètres des principaux événements, qu’ils suivent à la télévision et commentent, mais sans ressentir dans leur quotidien l’influence du changement. Un film sur la perception de la révolution plus que sur la révolution elle-même…

TESS MAGAZINE : Vous avez commencé à filmer avant la révolution. Quel votre sujet de départ ?

ANNA ROUSSILLON : J’ai rencontré Farraj par hasard à l’été 2009, soit bien avant la révolution mais aussi bien avant que l’on imagine qu’un tel ébranlement pouvait arriver. J’étais seule à Louxor. Je travaillais aux repérages et à l’écriture d’un film-essai sur le tourisme de masse, ses rituels, ses questions, ses conflits… J’expérimentais la place du touriste dans ce pays où j’ai grandi, que je connais et dont je parle la langue. Mais je n’arrivais pas à avancer. J’avais le sentiment de courir au rythme trop effréné des visites touristiques. Et puis un jour d’août 2009, je sors filmer des champs fraîchement irrigués quand un paysan est apparut de derrière un mur éboulé. C’était Farraj. On s’est donc rencontrés, lui la pioche sur l’épaule, moi, la caméra à la main. J’ai tout de suite filmé chez lui, au début, sans idée précise. Je filmais la joie de la rencontre. Puis je suis revenue le voir à l’été 2010, puis en janvier 2011. Lors de ce dernier voyage, avant de rentrer à Paris et à quelques jours du 28 janvier 2011 qui a fit basculer tout le pays dans un inconnu politique, j’ai annoncé à Farraj que je voulais faire un film avec lui et sa famille, au village. Un film encore flou et incertain, sur la façon dont on habite ici comme dans un centre du monde alors que tout au dehors – les touristes qui passent et les bus qui foncent sur la route, les forces économiques et politiques – désigne cet endroit comme une marge de la société.

La révolution en elle-même n’apparait qu’après dix minutes de film. Pourquoi ne pas avoir immédiatement attaqué avec ce sujet ?

Pour moi il était évident que le film devait commencer avant la révolution, parce qu’il vient de ma rencontre avec Farraj. Ce qui m’a donné envie de rester là-bas alors que la révolution – du moins sa partie immergée – se passait ailleurs, c’est précisément l’existence d’une relation et d’une amitié avant la révolution. Je ne suis pas arrivée là-bas parce que je cherchais à filmer la révolution de loin, j’ai filmé la révolution de là où j’étais arrivée, avec les gens avec qui j’étais et que je voulais entendre me parler de ce que c’était pour eux. On s’intéresse à la révolution parce qu’on veut comprendre, voir, sentir ce que les personnages qui existent déjà en pensent, s’en disent, et non l’inverse. C’était très important pour moi.

« Je ne suis pas arrivée là-bas parce que je cherchais à filmer la révolution de loin, j’ai filmé la révolution de là où j’étais arrivée. »

Lorsque la révolution a démarré, avez-vous réalisé à quel point cela allait bouleverser le film ?

Juste après avoir annoncé à Farraj que je voulais faire un film avec lui et que je reviendrais à l’été, j’ai pris l’avion le 27 janvier 2011, la veille du « Vendredi de la colère » où tout le monde a compris qu’il se passait vraiment quelque chose. J’ai été très affectée de ne pas être en Égypte à ce moment-là. Je fulminais à Paris d’avoir pris cet avion alors que le lendemain l’aéroport avait été fermé et que je n’aurais plus pu partir. Dans le film on voit l’unique conversation skype que l’on a pu avoir, Farraj et moi, pendant la révolution. Nous étions tous les deux loin du centre des événements. Nous regardions tous les deux la télé pour savoir ce qui se passait, sans pouvoir vraiment y participer. Il y a bien eu des manifestations à Louxor, mais le sud est globalement resté assez calme par rapport au Delta, où se situent toutes les grandes usines textiles et où il existe une vraie tradition de militance et de mobilisation. A Louxor, absolument rien de cet ordre. Je suis retournée en Égypte en mars 2011. Sur la place Tahrir, d’abord, qui était encore occupée. Au village aussi, où pas grand chose ne semblait avoir concrètement bougé. Mais où tout le monde ne parlait que de ça.

Avez-vous envisagé de vous rapprocher de l’épicentre de la révolution ?

J’avoue m’être parfois demandée si je devais rester au village, dans ce lieu qui demeurait apparemment immobile alors que tout, au nord, craquait dans un élan révolutionnaire. J’aurais pu partir et expérimenter d’autres façons de filmer la rupture, la lutte et les vies qui basculent dans un inconnu politique. Mais en mars 2011 j’ai décidé de rester. Je savais alors que mon film ne pourrait plus ressembler à ce que je commençais à imaginer. Parce que je ne pouvais pas faire comme s’il ne s’était rien passé. Comme si cette campagne, même lointaine, vivait à l’écart du monde. Parce que ce n’est pas vrai, mais aussi parce que c’était une sorte de devoir, dans mon lien à l’Égypte, d’essayer de rendre compte, de là où j’étais et comme je pouvais de ce que cet immense ébranlement allait produire. Je savais aussi dès ce moment-là que l’on ne verrait pas d’images habituelles de la révolution : les manifestations, les militants, les affrontements avec la police, les chars dans les rues, les corps des martyrs… Parce que ce n’est pas ce qui se passait au village. Ça a d’ailleurs parfois été très dur pour moi d’être au village, apparemment immobile, alors que le Caire et le Nord craquaient de toutes parts. J’avais envie de participer à cela aussi, en tant que personne… Pour le reste, je ne savais pas quelle direction tout cela allait prendre. Cette forme de conversation politique ininterrompue entre Farraj et moi sur la révolution, on l’a trouvée et élaborée ensemble au fur et à mesure.

S’éloigner de l’urgence, comme un contre-champ nécessaire.

Le film parle d’avantage du regard sur la révolution que de la révolution elle-même. Pourquoi cette approche ?

Je n’ai jamais sérieusement pensé me concentrer sur les événements au Caire, place Tahrir par exemple. D’abord parce que plein d’autres le faisaient, sûrement beaucoup mieux que moi. Ensuite, parce que travailler dans l’urgence de l’événement n’a jamais été mon mode de travail. J’ai besoin de temps, d’établir des relations avec les gens que je filme. Enfin, parce qu’une des questions qui m’occupaient l’esprit était ancrée dans ce village : comment se transmet une onde de choc faite de tensions, d’affrontements, de revendications, d’espoirs, de colère et d’impatience, quand rien de solide devant soi ne bouge, quand la terre que l’on foule ne tonne pas du bruit des pierres jetées de derrière les barricades, quand on n’entend ni le crissement des chenilles des tanks, ni les balles qui fusent, quand personne ne se rassemble ou ne crie. Comment vit-on une révolution qui se manifeste comme en creux, dans la disparition des touristes et des bouteilles de gaz ? Se sent-on y appartenir, y trouve-t-on une place, y formule-t-on des espoirs ? J’ai donc choisi de m’éloigner de l’urgence, comme un contre-champ nécessaire.

Le film parle également, tout simplement, du quotidien des habitants de ce village. Cette seconde histoire dans l’histoire est-elle aussi importante pour vous que la première ?

Il y a effectivement deux lignes de récit dans le film. Farraj a les pieds dans la boue de son champ irrigué et la tête dans la télé de la révolution. Ce sont ces deux dimensions ensemble qui m’intéressent, pas l’une indépendamment de l’autre. Pour moi ce que dit Farraj prend du sens par rapport à ce que l’on voit de sa vie et non dans l’absolu. Toutefois, du point de vie de la construction du film et du montage, entremêler ces deux histoires n’a pas été une mince affaire. Le volet politique va à toute vitesse, évolue avec des rebondissements et un suspens propre et il faut le rendre compréhensible pour des spectateurs qui ne sont pas nécessairement au fait de toutes les subtilités de la politique égyptienne de ces trois dernières années ! Le temps de la vie quotidienne en revanche, est beaucoup plus sourd, plus immobile, plus lent. Le contraste entre ces deux temporalités est passionnant mais compliqué à manier.

La télévision de Farraj constitue un autre élément central de votre récit… Selon le père elle est même « synonyme de joie ». D’où vient l’importance qui lui est accordée ?

La télé est effectivement un point central de la maison, là où tout le monde dort, par ailleurs. Le soir au village, il n’y a qu’une distraction : regarder la télé. Des émissions politiques pour Farraj, des dessins animés ou des films de vampires sous-titrés en arabe pour les enfants ou encore des matchs de catch pour tout le monde… C’est par là que le reste du monde et la révolution s’invitent chez Farraj. La télévision fait office de fenêtre sur ce qui se passe ailleurs. Mais elle est aussi le lieu à partir duquel se pose la question de la représentation des évènements. Farraj s’interroge souvent sur la façon dont les choses lui sont montrées. Le film prend lui aussi en charge cette réflexion : comment la télé montre-t-elle les évènements ? Quelles sont les images qui peuvent montrer la révolution : celle de manifestations que Farraj voit à la télé ou bien lui-même regardant la télé ? La révolution se filme-t-elle dans le feu de l’action de la grande ville ou bien dans l’immobilité troublée de la campagne ?

Les réactions des enfants sont passionnantes. Ils crient des slogans politiques. La fille déclare même que si elle était juge, elle condamnerait le président Moubarak à la peine de mort, sans procès…

Un jour Farraj m’a signalé comment l’une des conséquences de la révolution le fait que « Maintenant tout le monde dans les maisons, même les femmes et les enfants, savent ce que veut dire « constitution », « élections » ou « parlement » ». C’est un peu ça que j’ai voulu éprouver… Les enfants jouent avec les slogans, les avalent, les crient, les déforment. Ils ne les comprennent pas toujours mais ce sont eux qui vivront dans ce que l’Egypte sera devenue après ce grand ébranlement.

On constate à l’écran que le père est semble beaucoup plus concerné par la révolution que sa femme, qui reste sceptique. Est-ce une répartition des rôles par genre typique de la société égyptienne ?

La façon dont les gens parlent de politique est très fortement genrée au village et je pense que c’est le cas dans toute les classes populaires en Egypte. Bien que les femmes aient le droit de vote par exemple, la plupart ne sont pas allées voter au village. A aucune élection. Un jour, je demandais à Bata’a, la voisine de Farraj, si elle avait été voter pour les élections présidentielles et elle m’a répondue : « Non. J’étais de corvée de pain ! ». Je lui ai fait remarquer qu’il y a avait trois jours de scrutin et qu’elle aurait très bien pu y aller le lendemain. Elle m’a répondu : « Je devais nettoyer la maison, m’occuper du poulailler, que sais-je encore ? Tu crois que j’ai que ça à faire ?! ». Au village, les femmes ne se sentent en général pas légitimes pour se prononcer sur la vie publique, qui reste, vraiment, une affaire d’hommes. Plus largement, les femmes ne voulaient pas tellement être filmées et j’ai du longuement négocier avec la femme de Farraj et avec sa voisine pour qu’elles acceptent de se laisser filmer.

Le film s’achève là comme il a commence, dans le noir profond, suite à une coupure d’électricité. Doit-on en conclure que finalement, rien n’a changé ?

Chacun doit faire sa lecture propre de cette coupure d’électricité finale. Elle inscrit la pénurie au cœur de la vie paysanne, mais elle se met aussi, en porte-à-faux avec le discours politique puisqu’elle intervient au milieu d’un discours de Abd al-Fattah al-Sissi [le nouveau président Egyptien, depuis juin 2014, ndlr] demandant à la population de lui accorder un « mandat » pour combattre en son nom « la violence et le terrorisme ». En éteignant la télé au milieu de sa phrase, la coupure de courant lui coupe littéralement la parole. Elle rappelle que le discours politique nationaliste ainsi que ce qui occupe le discours d’al-Sissi sont des faux-semblants. L’histoire se répète et en même temps tout a changé. Les militaires reviennent au pouvoir, l’Ancien régime est de retour, mais en même temps Farraj, et beaucoup d’autres comme lui, ont effectué un chemin lent et profond qui prépare, je le souhaite ardemment, la révolution à venir.

Tomas Hudak - TESS MAGAZINE
15 mai 2015

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