#Cannes2015 « De l’ombre il y a », de l’espoir, aussi

Publié le 21 mai 2015


Un travesti français au Cambodge rencontre une gamine prostituée et se découvre des sentiments paternels. Dans la section parallèle de l’ACID, à Cannes, le film de Nathan Nicholovitch a troublé les esprits, avec force.

À l’ACID (Association du Cinéma Indépendant), on tombe souvent sur des perles. De jeunes réalisateurs qui mettent toute leur sincérité dans des films parfois très troublants. De l’ombre il y a est de ceux qui vous prennent aux tripes et ne vous laissent pas ressortir indemne. De ceux qui émeuvent par le naturel de leur puissance. De ceux qui transportent le spectateur dans un ailleurs surprenant. Le réalisateur Nathan Nicholovitch (Cosa nostra), après un long voyage au Cambodge, a eu l’idée de ce film qui ne ressemble à aucun autre. Et il a, surtout, un acteur hors-norme, David D’Ingéo, dont la performance mérite d’être unanimement saluée.

Dans un Phnom Penh glauquissime, Mirinda, travesti français, vivote comme elle peut, entre Viri, son amant irresponsable, et une amie avocate, dont le seul but est de retrouver les chefs de guerre des khmers rouges pour les livrer à la justice. Entre dope et passes, Mirinda se laisse vivre sans ciller, et s’oublie dans la danse sous les néons écarlates des boîtes de nuit. Jusqu’au jour où une enfant prostituée fait irruption dans sa vie. Mirinda la garde avec elle, par défaut, un peu comme on s’encombrerait d’un paquet. Puis se découvre des élans paternels insoupçonnés, doucement, intensément.

Ici, tout fascine. Le Phnom Penh que nous donne à voir le réalisateur est perturbant, violent, sordide. Il semble broyer les vies et le temps. La photographie est sublime, et il réussit le tour de passe-passe de faire de ce voyage au bout de l’enfer un endroit où nous voudrions être. La passion et le respect qu’il voue à ce pays transparait dans sa manière de filmer les rues, les gens, les habitus. Sans jugement. En filigrane, le rappel sur les événements passés du pays sont nécessaires, bien menés. La fillette, mutique, est tel un animal pris au piège qui se découvre une possible bouée de sauvetage, et s’y accroche avec force. Mais, avant tout, Nathan Nicholovitch concentre son regard tendre sur ce personnage hypnotique. Le spectateur fasciné, lui aussi, ne peut détacher le sien de Mirinda.

D’abord sorte d’Iggy Pop anorexique, le corps souvent nu, abîmé, noueux, de Mirinda n’en finit plus de captiver. Cheveux décolorés, sexe d’homme, jupe courte, paillettes, maquillage, le personnage semble en transe continuelle, happé par ce destin. Qu’il s’est choisit ? Nous n’en saurons rien. Mirinda économise pour de la chirurgie esthétique, vieillir lui fait peur. Puis la présence de l’enfant offre une formidable mutation, une rédemption, une vraie. David D’Ingéo joue avec ce corps meurtri, androgyne, et surprend tantôt crane rasé et survêtement, tantôt affublé d’une perruque aux boucles brunes brune et de santiags beige qui laissent éclater une incroyable sensualité. La pudeur avec laquelle la nudité est exposée est déjà en soi un bijou de réalisation et d’écriture. Et les meurtrissures de la vie semblent pouvoir s’atténuer devant ce lien en devenir. Apprivoiser, disait le renard. C’est ce que fait Mirinda avec cette enfant sauvage, salie, cassée. Les nombreuses ellipses occultent le temps et marquent la résistance et la patience du travesti face à l’enfant farouche. L’apprivoisement se joue des deux côtés. Non sans erreurs, non sans horreurs. Jamais le réalisateur ne cherche à édulcorer les blessures. Il les observe juste se guérissant comme elles peuvent.

Il fait chaud et moite dans ce film unique. Chaleur étouffante, collante, d’un pays qui panse encore ses plaies. Chaleur humaine, enfin, d’un sauvetage commun. La noirceur et l’abîme des corps vont se muer au final en une forme de grâce. De l’ombre il y a est un film sur la grâce. Et ça, c’est rare, et c’est déjà beaucoup.

De l’ombre il y a, un film de Nathan Nicholovitch, 1h45. Sélection de l’ACID, Festival de Cannes 2015.

Elsa Gambin - PRUN.NET
20 mai 2015
Prun.net

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