De l’ombre il y a

Publié le 17 mai 2015


L’ouverture de De l’ombre il y a ne nous laisse pas sans crainte ; dans un gourbi de Phnom Penh, on découvre Mirinda, un travesti, qui administre une fellation à un quidam, une scène qui – à moins d’effets spéciaux ! – n’est pas simulée. Ce que l’on craint c’est le coup de poing permanent, une visite guidée sensationnaliste des bas-fonds de la capitale du Cambodge.
Corps-vecteur

Heureusement De l’ombre il y a s’affranchit rapidement de ce possible écueil, disons touristique, pour un ample récit troué par de brutales ellipses invitant au cheminement ; une narration errante, à la fois douce et tendue, dans laquelle infusent la temporalité de l’existence et les résurgences de l’histoire tragique du génocide perpétré par les Khmers rouges. La mise en scène suit une voie qui fait écho à ces questions de récit ; alors que la tentation pouvait être grande de répondre au bouillonnement de cette réalité par un geste à l’avenant, Nathan Nicholovitch pose des cadres, des plans et des séquences, refuse une hystérisation formelle (même s’il ne renonce pas à « recevoir du réel ») pour s’inscrire dans des durées favorisant l’émergence plutôt que le surlignement.

Mirinda est un Français qui se travestit et se prostitue, luttant tant bien que mal contre le temps qui s’impose à son corps – on comprend qu’il se ferait volontiers tirer le visage lors de cette visite dans un cabinet de chirurgie esthétique. On sent bien que le cinéaste s’est passionné pour David D’Ingéo (acteur tout à fait troublant, crédité au scénario), qui pourrait concourir pour le sosie d’Iggy Pop : corps maigre aux veines saillantes, traits fins de plus en plus sévèrement inquiétés par les années. Alors que l’on pense que le film sera le portrait de ce personnage, Nathan Nicholovitch en fait plutôt une sorte de vecteur par lequel on parcourt l’espace-temps du film. L’un des arcs narratifs est l’évolution de Mirinda, passant de corps assujetti à la réalité cambodgienne au statut de regard conscient sur celle-ci, et l’on pourrait dire comme regard pourvu d’une dimension morale, sur le présent et sur le passé.
Co-présences

Ce qui déplace Mirinda, c’est l’expérience de la mort (de son petit ami) et une conscience de l’Histoire – par le biais du personnage de Judith, qui travaille pour la justice internationale à débusquer les anciens génocidaires. Ce qui bouleverse par-dessus tout Mirinda est ce compagnonnage qui se noue avec Panna, une enfant qui propose à qui veut une partie de « boum boum » pour « five dollars ». Le volontarisme était un autre écueil possible, notamment au sujet de cette relation entre Mirinda et Panna qui chemine vers la filiation. Mais elle passe par la mise en présence de ces deux corps, jamais par des scènes résolvant, décrétant ou soldant ce rapport naissant. Le lien se tisse par leur co-présence plus qu’il ne se matérialise par les mots – d’ailleurs les mots d’un autre puisque c’est le tenancier d’un poulailler qui le désigne comme « père ». Et d’ailleurs, on assiste peut-être plus à l’avènement d’une enfant qu’à celle d’un père, Mirinda l’accompagne en tous cas dans cette trajectoire émouvante.



Arnaud Hée - CRITIKAT
16 mai 2015

critikat.com

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