Festival de Cannes 2015 : du retour à la terre et de la crise européenne

Publié le 15 juin 2015

ACID 2015 à Cannes : Volta a terra, de João Pedro Plácido

À Uz, petit village de 49 habitants dans les montagnes du nord du Portugal, la vie suit son cours loin de la crise économique européenne. António Guimarães, parti en Suisse, est revenu au village et organise cette année une grande fête autour de son activité boulangère. Le jeune Daniel Xavier Pereira quant à lui a toujours vécu dans ce village et est devenu berger comme d’autres générations qui l’ont précédé. Dans la lignée d’un Georges Rouquier (Farrebique et Biquefarre), João Pedro Plácido effectue une révolution calendaire en filmant durant un an la vie du village de ses grands-parents. Sa démarche est proprement cinématographique : même s’il s’agit d’un documentaire avec des personnages jouant leur propre rôle dans leurs activités quotidiennes, il n’hésite pas à forcer le destin et à stimuler une rencontre amoureuse à la faveur de son personnage principal, Daniel. Malgré les apparences, nous ne sommes pas non plus dans la trilogie paysanne de Raymond Depardon qui filmait la mort du monde paysan tout en dialoguant avec les personnes qu’il filmait en restant derrière sa caméra. Même s’il partage avec Depardon l’aptitude à faire de belles images et de grands moments cinématographiques à partir d’une réelle et sincère sensibilité pour le monde paysan, João Pedro Plácido part d’une toute autre démarche. L’expérience du tournage est totalement inclus dans sa propre expérience de vie. Le « retour à la terre » (traduction du portugais « volta a terra ») du titre est à la fois celui du réalisateur qui retrouve un monde associé à son histoire familiale, celui d’António Guimarães revenu vivre à Uz qu’une invitation offerte au spectateur de partager cette expérience.
João Pedro Plácido sait capter les moments de fiction du monde rural comme le fait génialement Miguel Gomes (dont la société O Som e a Fúria produit également ce film). Pour cela, il se concentre sur un personnage principal, Daniel, qui se situe en âge entre la fin définitive de l’adolescence et l’entrée dans la vie d’adulte où l’on s’enracine pleinement dans un territoire, aussi bien par son travail de berger que par son intégration sociale. Les questionnements de Daniel, ses réflexions et préoccupations sont un excellent moyen pour amener à entrevoir l’avenir de cette communauté villageoise. Alors que l’Union Européenne a depuis plusieurs décennies promu une agriculture placée sous le signe de la croissance infinie, de la monoculture, de la spécialisation des tâches, d’une modernité reposant sur des intrants chimiques et un endettement continu des paysans devenus exploitants de plusieurs centaines d’hectares, des villages comme celui d’Uz résistent malgré tout et modestement à l’imposition de ce modèle. Ce monde que certains idéologues, politiques, économiques et financiers présentent comme en crise car s’opposant à leur propre conception du développement humain, est resté à l’écart, comme préservé de cette crise du modèle économique européen. L’hommage rendu par le réalisateur participe également à réfléchir sur la diversité des modèles de société possibles à l’heure actuelle en plus de sa magnifique proposition de cinéma à suivre.



Le blog de Cédric Lépine | MEDIAPART
12 juin 2015




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