Gaz de France, explosion à tous les étages !

Publié le 21 mai 2015


Si vous n’êtes pas familier avec la jeune garde de la cinéphilie parisienne biberonnée au Cro et au SoFilm, si vos parents ne vous ont jamais fait découvrir Actuel et Radio Nova, peu de chance que le nom de Benoit Forgeard vous dise quelque chose. Au premier abord, il y a de quoi fuir : Il faut voir le personnage, hipster avant l’heure et revendiquant une amitié fusionnelle avec le très snob (et anar de droite) mais génial compositeur Bertrand Burgalat. Son humour absurde dont il est coutumier, lors de ses apparitions télévisuelles souffre, de plus, d’une comparaison facile avec le génial Edouard Baer. Autant dire que Benoit Forgeard partait avec un certain nombre de handicaps. Pourtant, lorsque est sorti au cinéma son monstrueux assemblage de court-métrages, Réussir sa Vie, c’est un cinéaste exigeant, poussant son médium dans ses retranchements qui s’est révélé au monde. Certes, le personnage qu’il y jouait, sorte de bonimenteur, faisant la transition entre les différentes histoires restait sous l’influence du Centre de Visionnage, mais l’univers qu’il offrait au spectateur ne pouvait pas être si éloigné du monde dramaturgique du cinéaste de La Bostella. Benoit Forgeard bien plus qu’Edouard Baer est un cinéphile et un boulimique d’images. Si l’on sentait les influences de George Franju et de Mario Bava, Réussir sa vie finissait dans un magma d’images numériques improbables, donnant à son œuvre un sens plastique plus proche de l’art contemporain que du cinéma populaire. Le drolatique personnage montrait alors sa part sombre et angoissée. Gaz de France, qui pour tout un tas de raisons bénéficiait d’un buzz incroyable avant même que quiconque le voit, creuse le sillon de l’angoisse et de l’expérimentation tout en amenant le spectateur a se poser des questions politiques pertinentes… mais nous n’en dirons ici pas plus.

Gaz de France, c’est avant tout la rencontre du duo Forgeard/Burgalat avec un autre iconoclaste : Philippe Katerine. Aussi improbable que cela puisse paraître, l’idée principale du film est d’offrir au chanteur « Poête, pouette« , le rôle de nouveau Président de la République. Simple chanteur de variété, son personnage est dès le début du récit en prise avec une violente contestation sociale, les citoyens se demandant s’ils avaient bien fait de rejeter les politiciens au profit d’un novice. Son conseiller en communication, qui lui avait composé la chanson qui fut pour beaucoup dans le succès de son élection, se demande comment ils vont réussir à se sortir de ce mauvais pas. Réponse : ils ne vont pas y réussir. Bénéficiant d’un budget plus conséquent que ses courts-métrages, Gaz de France est pour Forgeard son premier long métrage. Si sur le fond sa nouvelle oeuvre surprend par son ambition, la forme se conforte au départ à un modeste film en studio. Les confrontations entre le panel du peuple et le président lors d’un débat télévisé montrent rapidement la maitrise évidente qu’a Benoit Forgeard du cadre et la façon dont l’image dialogue avec les spectateurs. Mais on regrette assez vite les petites folies visuelles de Réussir sa Vie. Déception qui s’atténue avec le temps au vu de certaines séquences, qui confirment que Benoit Forgeard n’est pas un simple rigolo, mais un cinéaste en pleine possession de ses moyens. On en veut pour preuve la façon dont il utilise aussi bien le cadrage que le sens du montage pour montrer comment le président, marionnette aux mains de son homme de confiance, reprend le pouvoir et décide d’imposer ses propres idées. Progressivement, sa réflexion sur les nouvelles images pointe le bout de son nez, et au détour d’un plan, ou d’une séquence, Gaz de France rappelle autant le travail de Bill Viola que les expérimentations du glitch art, art du bug, qui peuple Youtube. Contrairement a Réussir sa vie, l’influence de l’art contemporain est totalement digérée et n’empêche en rien de rentrer dans le film. Plus tard c’est une nouvelle fois Georges Franju que le cinéaste convoque pour une séquence cauchemardesque, et pourtant magnifique, qui prend la forme d’un hommage au 1l masqué de ce petit bijou qu’est Judex. C’est bien dans cette tradition du cinéma fantastique poétique qu’à l’instar de Yann Gonzalez, se situe le cinéma de Benoit Forgeard. Une fois encore, l’ACID, la plus discrète des sélections parallèles nous offre à voir un film amené a faire bouger les lignes du cinéma français, autant dans sa conception que dans la radicalité de son discours.

Gaël Martin - CINEMATRAQUE

15 mai 2015
Cinematraque.com

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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