« Je suis le peuple » d’Anna Roussillon

Publié le 17 mai 2015


Sur la représentation de la révolution égyptienne, Je suis le peuple, d’Anna Roussillon, présenté à l’ACID, ouvre davantage les horizons. Par les chaînes de télévision et les réseaux sociaux, cette révolution a été emblématisée par la place Tahrir au Caire, tous les regards dans le monde étant braqué sur ce qui s’y passait. Dans le monde, mais aussi dans une grande partie de l’Égypte, et en particulier dans les campagnes du sud. C’est ici qu’Anna Roussillon a planté sa caméra, dans la maison d’un paysan, Farraj, où il vit avec sa femme et ses enfants, ou dans ses champs irrigués. Tous sont filmés en complicité, Farraj se montrant très en confiance avec la cinéaste, familière de l’Egypte et amie de la famille.

Je suis le peuple est une chronique de la vie quotidienne dans ce village, près de Louxor, qui s’étend sur une période particulière : de l’été 2011, quand l’élection présidentielle va être organisée et qui verra la victoire de l’islamiste Morsi, jusqu’à l’été 2013 et le coup d’Etat accompli par l’armée, plaçant le maréchal al-Sissi à la tête du pays. Ce que capte la cinéaste est donc d’une formidable richesse, et contribue à élargir nos représentations de la révolution, stéréotypées par les médias. Le film est une chambre d’écho de la manière dont la grande majorité « silencieuse », en tout cas non manifestante, a vécu cette période, à travers un paysan parmi d’autres, parlant à la première personne du singulier, mais dont la voix résonne avec celle du peuple. D’où ce titre dont la formulation en rappelle une autre, et ne peut désormais nous laisser indifférents, Je suis le peuple. Mais ici le « je » de Farraj est réellement le peuple. Le peuple est incarné cinématographiquement en lui.

Ici, on parle donc beaucoup politique – pas vraiment « silencieuse », cette majorité… Farraj est particulièrement ému quand Mohamed Morsi est élu, « le premier civil élu démocratiquement », dit-il. C’était son candidat, pour lequel il a voté en toute liberté. Mais on assiste aussi à l’évolution du point de vue de Farraj, dont la situation, comme celles des autres habitants du village, n’évolue en rien dans les mois qui suivent.

Ces conditions de vie sont celles d’une âpre pauvreté – Farraj achète même un moulin de fabrication chinoise, ce qui accroît sa déjà lourde charge de travail, mais il le fait non pour améliorer ses propres revenus, car l’investissement sera amorti à long terme, mais pour ses enfants et les générations suivantes. En outre, pendant cette période bouleversée, les prix augmentent. On voit aussi combien les femmes doivent se battre pour que la distribution des bouteilles de gaz ait lieu.

Si bien que l’enthousiasme initial pour le président élu s’éteint, pour laisser place à une amertume généralisée. Et la prise de pouvoir par al-Sissi est vécue comme un mal nécessaire mais inquiétant, parce que c’est un retour à l’ancien régime honni.

Cependant, ce qui transparaît des propos de Farraj, avec son humanité, sa malice et le sens aigu qu’il a des intérêts du peuple, c’est que la révolution s’imposait et qu’il ne regrette pas ce qui s’est passé en 2011. Reste maintenant le vœu que celle-ci puisse s’accomplir jusqu’à son terme. La belle ironie qui ponctue la fin de Je suis le peuple (et dont on ne dira rien ici) ne signifie-t-elle pas que tout est encore possible ?

Christophe Kantcheff - POLITIS
16 mai 2015

Politis.fr

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