La science débarrassée de ses démons : entretien avec Philippe Fernandez pour son film « Cosmodrama »

Publié le 10 juin 2015

Le dernier film présenté à Cannes au sein de la sélection ACID en mai 2015 était Cosmodrama de Philippe Fernandez. Il s’agit de son second long métrage après Léger tremblement du paysage (2008). Il retrouve par la même occasion son acteur complice Bernard Blancan dans un univers où la science devient poésie.

Au XIXe siècle, les expérimentations scientifiques d’Étienne-Jules Marrey contribuent à la naissance du cinéma. Cinéma, science et poésie feront encore bon ménage chez Jean Painlevé. Comment selon vous les origines scientifiques du cinéma comme outil pour étudier le mouvement vous inspirent-elles pour créer vos univers de fiction, qu’il s’agisse de Léger tremblement du paysage ou de Cosmodrama ?

Philippe Fernandez  : Je n’ai découvert les films de Jean Painlevé que très tardivement, et je ne pense pas avoir été influencé par ce type de cinéma dans ma conception de ces deux projets. Pour Léger tremblement du paysage, ce sont plutôt des films pédagogiques à destination des écoles que je voulais insérer, parce que j’éprouve pour eux une vraie affection. J’en avais utilisés précédemment à plusieurs reprises pour des pièces plasticiennes, en extirpant de la poésie de leur pédagogie désuète. Ce mixage semble bien encore dans l’ADN de Cosmodrama, mais si l’on y voit des films scientifiques, dont celui, bizarrement assez unique, d’une division cellulaire, c’est plutôt sur ce mode de l’insertion que de l’influence. Votre question me donne envie de raconter une anecdote assez savoureuse à propos de films scientifiques… J’ai écrit la scène du myxomycète à partir de la description qu’en a faite Jeremy Narby dans son livre Intelligence dans la nature, et à l’époque, en 2009, il n’y avait aucune image disponible de l’expérience. J’avais décidé de créer les images de toutes pièces après le tournage, en post-production. Quand le moment fut venu, l’animateur sollicité m’a proposé quelques possibilités, et pendant que nous étions en train d’en discuter, quelqu’un qui était présent à côté a cherché d’éventuelles images de référence sur Internet. Et là, surprise, dans l’intervalle de temps qui s’était écoulé depuis l’écriture du scénario, le filmage du comportement du myxomycète dans un labyrinthe était devenu une sorte de sport planétaire, avec de très nombreux films amateurs postés sur Internet, depuis, apparemment, que le scientifique à l’origine de l’expérience avait posté le sien sur YouTube en 2010 !



Peut-on voir Cosmodrama comme la suite directe de Léger tremblement du paysage ?
Ph. F. : C’en est bien la suite. Dans ce film précédent les personnages ont tous le regard tourné vers le ciel, pour des raisons et des intérêts différents ; dans Cosmodrama c’est exactement comme s’ils étaient allés voir de plus près de quoi il retournait. Ils sont passés de l’autre côté des nuages. Et j’aime en effet concevoir mes films comme une suite, d’abord pour l’idée de construire un ensemble, ce qui est quand même plus ambitieux artistiquement que de faire quelques films, ensuite parce que chaque film ouvre une question nouvelle qui sera « traitée » dans le suivant. Car ce sont bien des questions que je me pose qui sont à la base de chacun, la phase de scénario étant l’occasion de me confronter au sujet. Cosmodrama, par exemple, finit sur la question de l’évolution, et je compte bien la traiter « filmosophiquement » dans un prochain projet. Et avant Cosmodrama, je ne connaissais pratiquement rien de la cosmologie. Le film est porté par cette envie de connaissance. C’en est même, en l’occurrence, le sujet.



Pouvez-vous parler de votre fascination pour la recherche scientifique ?
Ph. F. : Au début des années 1990 je suis tombé par hasard sur un livre qui était en train de devenir un best-seller, Le Chaos et l’harmonie de Trinh Xuan Thuan (dont est inspiré Léger tremblement), et ce livre m’a ouvert la porte de la littérature scientifique que je n’ai pas refermée depuis. Ce que les scientifiques découvrent et décrivent du monde sont les informations qui m’ont le plus appris sur moi-même, les autres, l’existence, une nourriture de l’esprit incroyablement propice à philosopher. La réalité y apparaît tellement fascinante que cela m’a conforté dans l’idée qu’aucune histoire que je pourrais inventer moi-même ne serait plus intéressante que celles de l’apparition de la vie et de la conscience. Et appliquer cette pensée dans un médium aussi confiné dans le narratif qu’est le cinéma, est un défi artistique assez motivant.



Avec Cosmodrama vous utilisez les références issues du genre de la science-fiction des années 1960-1970 à l’heure où la science avait un rôle ambivalent, faisant naître aussi bien de grands espoirs que les plus grands cauchemars (peur atomique). Comment appréhendez-vous la science à notre époque ?
Ph. F.  : La science d’aujourd’hui me semble, justement après l’épisode de la bombe atomique, plutôt débarrassée de ses démons. Ce sont les scientifiques qui luttent contre le réchauffement climatique, ou cherchent des énergies propres. L’extraction des gaz de schiste ou les OGM sont de l’ingénierie industrielle, voire financière, et ce sont des argumentaires scientifiques qui en démontrent la nocivité. J’ai le sentiment que nous ne sommes plus dupes et que nous pouvons maintenant discerner les deux. Quoi qu’il en soit, si je trouve notre époque humainement insupportable, terriblement marquée par la tendance inextinguible à l’autodestruction, elle est philosophiquement assez intéressante, avec la coexistence sans précédent d’une science très avancée et très diffusée, et du renforcement inattendu des obscurantismes religieux les plus radicaux. Je compte d’ailleurs intégrer ça, avec le créationnisme par exemple, dans mon projet autour de la question de l’évolution. Et ce n’est pas si simple qu’on peut le penser, parce que si la théorie de l’intelligent design, associée au créationnisme, heurte la raison scientifique, l’étude scientifique des comportements de la nature laisse en revanche une certaine place à l’intelligence ou tout au moins à la reconsidération de ce concept (comment une cellule « sait-elle », par exemple, ce qu’elle doit faire, comment elle doit se transformer pour que la machine fonctionne mieux quand l’environnement change ?). Voilà, mes lectures nourrissent toutes ces réflexions. Au passage, je signale qu’il ne faut pas aller beaucoup plus loin qu’au supermarché pour les trouver... Il est assez amusant de constater que toutes ces informations capitales pour l’esprit et donc l’humanité sont offertes à tous entre les céréales et les sous-vêtements, qu’il suffit d’ouvrir le première venue des revues d’actualités scientifiques… Je me suis d’ailleurs effectivement attaché à écrire Cosmodrama à partir de ces informations courantes, en leur donnant un caractère faussement extraordinaire. C’est une des idées du film… Pour finir de répondre à votre question, je dirais que j’aimerais beaucoup voir les rapports humains plus imprégnés des découvertes scientifiques, et que je pourrais presque revendiquer une petite dimension politique à ce film dans le fait d’en promouvoir le goût, d’œuvrer à partager cette fascination que vous avez perçue.







Contrairement à votre premier long métrage, Cosmodrama est entièrement tourné en studio : comment s’est passée pour vous cette expérience de tournage ? Cela offre-t-il plus de liberté artistique et de contrôle (pas d’aléas climatiques, de lumière et d’autres imprévus du monde extérieur) sur votre désir de fiction ?
Ph. F. : C’était en effet une expérience nouvelle. Évidemment, on contrôle mieux ce que l’on veut faire, et c’est un vrai confort. Je me souviens des angoisses matinales régulières relatives à la météo quand je tournais le précédent. Anecdote intéressante, encore : le dernier chapitre de Cosmodrama était conçu en extérieur, sur une île censément déserte et étrange, afin que mes personnages soient confrontés à une vraie lumière, au souffle du vent, à la présence de l’eau, qu’ils les redécouvrent. On a tourné cette séquence, c’est-à-dire déplacé une équipe, sept acteurs et des animaux… et là, trahison absolue de la météo. Alors que la saison devait être aux changements rapides de temps, je n’ai eu droit qu’à un ciel plombé, sans lumière ni moindre souffle de vent, pendant les trois jours de tournage prévus. Séquence inmontable, inintéressante. Comme le tournage en studio avait lieu après, je l’ai réécrite afin de pouvoir la refaire là, en abandonnant l’idée de la tourner en extérieur. Cela change la fin du film, où cette confrontation avec la réalité physique des éléments n’a plus lieu, mais cela lui apporte aussi plus de radicalité dans l’artificialité assumée. Le studio devient signifiant, signifiant d’un enfermement indépassable, d’une limitation indépassable de la connaissance, qui est le sujet. Stylistiquement c’est intéressant aussi, ça nous rapproche des planètes en carton-pâte de Star Trek, qui était quand même la référence première.



Vos personnages étant atypiques et n’ayant pas de repères socioculturels clairement identifiés, comment avez-vous travaillé avec vos acteurs pour donner vie à leurs personnages ?
Ph. F. : Ça passe d’abord par les explications préalables, au moment de la rencontre, où j’expose ce que je veux, ce qui m’intéresse, comme dans ce cas réussir un ensemble stylisé, une représentation assumée comme telle. Je crois que tous les comédiens ont regardé au moins mon film précédent, pour comprendre à quel type d’auteur ils avaient à faire. Ensuite j’ai travaillé individuellement avec chacun, en amont du tournage, mais pas plus que quelques heures, distribuées sur un maximum de deux jours : le comédien lisait son texte, et on réglait le ton de chaque réplique une par une. Et c’est ce qu’ils ont redonné une fois sur place, aidés par le décor et les costumes. Le travail a juste été plus long avec le seul comédien non professionnel de la distribution, évidemment (car il y en a un, et pas des moindres). En tout cas, je me réjouissais tous les jours de l’ensemble des personnalités que j’avais réussi à réunir. Dans mon cas, c’est quand même là que tout se joue.



Les personnages ne connaissant pas leur destination ni leur mission exacte, peut-on considérer le réalisateur du film comme le seul maître à bord ? Ou bien vous situez-vous plus comme un expérimentateur scientifique confrontant vos personnages à des situations sans connaître au préalable l’issue ?
Ph. F.  : Tout est écrit à l’avance dans le détail, par nécessité personnelle, mais aussi professionnelle, parce que la moindre demande de financement exige scénario, note d’intention détaillée, etc. Les laboratoires d’effets spéciaux font leurs devis sur storyboard… L’assistant à la mise en scène fait le planning des journées dans les semaines qui précèdent le tournage, en concertation avec le chef opérateur qui indique sur plans le temps qu’il lui faudra pour installer chaque angle de prise de vue… Nous n’étions absolument pas dans un dispositif pouvant intégrer de l’improvisation, et quand il y a eu des changements à faire, comme celui de la séquence finale, tous les chefs de poste y ont travaillé en concertation. J’ai même plusieurs fois eu l’impression d’être le dernier à avoir quelque pouvoir sur le déroulement des choses… Mais cela m’intéresse que l’on puisse ressentir que les personnages ne sont pas pris dans un récit trop ficelé, qu’ils auraient comme une vie propre. Mais ce n’est pas du tout le cas, tout est écrit à la virgule près, notamment à cause des textes qui devaient rester dans une logique scientifique. Un acteur qui se trompe sur un mot, et c’est arrivé, et la scène n’a plus de sens ! Mais j’aimerais beaucoup, je crois, pouvoir tourner un jour un film susceptible d’intégrer plus de liberté par rapport au scénario.



Comment se partage dans la réalisation de votre film, votre désir de cinéma entre vous, le compositeur, le chef déco, le chef opérateur… Le rôle de chacun est incontournable : quelles indications leur avez-vous donné pour qu’ils libèrent leur propre créativité ?
Ph. F.
 : Ça s’est passé différemment avec chacun. Le compositeur, Sylvain Quément, avait un cadre assez strict, avec beaucoup de repères précis : la musique américaine d’avant-garde des années 1960, parce que la NASA en avait commandée à Terry Riley, entre autres, pour les disques gravés emportés par la sonde Voyager à l’intention des extraterrestres ; les jerks électroniques de Pierre Henry et Michel Colombier parce qu’il y a un jukebox au salon ; l’orgue électrique, instrument phare du mouvement musical psyché-cosmique initié par Sun Ra ; et plus généralement les rythmes et les sonorités du début des années 1970 qui datent la fiction. Mais il était plutôt demandeur de ces contraintes, et dans ce cadre a réussi à développer un propos musical formidable, à la fois référencé et très personnel. En tout cas, une fois ces contraintes avancées, et la tonalité de chaque morceau précisée par rapport au déroulement du film, nous nous sommes « accordés » en nous concentrant sur deux ou trois morceaux, et une fois le ton juste trouvé, qui nous satisfaisait tous les deux, je ne suis pratiquement plus intervenu sur rien. Tout était parfait, et superbe. Sylvain s’est aussi occupé de la sortie de la BO en vinyl, et je suis très heureux qu’il soit fier de son travail.

Avec le chef déco, Paul Chapelle, la configuration de travail a été différente, parce qu’il est arrivé tard sur le projet, et que j’avais déjà pas mal avancé sur le décor en faisant le storyboard et des photomontages préparatoires dont j’ai besoin pour écrire le film : étant originellement plasticien, je le pense autant en images qu’en éléments de récit. Mais il a dû faire preuve d’une grande inventivité pour trouver des solutions élégantes malgré un budget trop étroit. Il a par exemple imaginé ce système de tubes lumineux qui irrigue tout le vaisseau, qui lui apporte sa touche spatiale imparable et sa base technique de luminosité. Quant au travail avec le chef opérateur, Fred Serve, avec qui je n’avais jamais travaillé, c’est encore un autre cas de figure : concernant le cadre, une collaboration ordinaire, basée sur le storyboard et ajustée en fonction du décor ; pour la lumière en revanche je n’avais pas d’idée arrêtée de ce que je voulais ; il a donc proposé une lumière pour les premiers plans que l’on a tournés, c’était juste sublime, et ça a continué comme ça jusqu’au bout sans que je ne lui demande jamais de changer quoi que ce soit ! Il me semble donc que les trois parties prenantes dont nous avons parlé se sont glissées avec attention dans l’univers proposé, et y ont développé leur talent : que demander de mieux ? Le résultat parle.



Cosmodrama est aussi un voyage dans l’histoire du cinéma. Avec votre travail en studio, vous retrouvez la créativité de Méliès, mêlant décor et démultiplication des personnages. Comment votre rapport à l’histoire du cinéma nourrit votre propre univers ?
Ph. F.
 : Je tiens en grand sérieux l’histoire du cinéma, et l’histoire culturelle en général. Je pense qu’il en va de ma responsabilité artistique d’en être à la hauteur, et je dirais que l’histoire du cinéma est mon premier interlocuteur, le cadre en fonction duquel je vais faire mes choix et prendre mes décisions. Un grand nombre des éléments du film proviennent de réflexions que je poursuis sur l’évolution des formes et du médium dans lequel j’ai envie de m’inscrire en tant qu’auteur. Ça touche par exemple la dramaturgie, les contenus, l’usage de la musique, le degré relatif de fiction et de distanciation, le rapport aux genres, la référenciation éventuelle… J’attends du spectateur, et encore plus du critique, qu’il ne méconnaisse pas ce background qui a constitué notre regard, et qu’il soit capable de mesurer et d’apprécier les écarts que je tente dans mes propres propositions de spectacles différents, d’adresse différente au regardeur. C’est ainsi que je définirais mon rapport à l’histoire du cinéma : m’en nourrir pour ne pas répéter, pour aller ailleurs, là où on ne s’y attendait pas, pour inventer. C’est ce que m’apporte l’histoire du cinéma : le goût et le devoir d’inventer. Dans l’annonce faite par le magazine Bref de la sélection de l’ACID à Cannes, j’ai été qualifié ainsi : l’imprévisible Philippe Fernandez. Ça m’a beaucoup plu ! J’aime étonner, comme j’aime être étonné.


Cédric Lépine - MEDIAPART
09 juin 2015

http://blogs.mediapart.fr/blog/cedric-lepine

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