“Le cinéma français est un peu centripète”, Benoît Forgeard, réalisateur

Publié le 19 mai 2015

Son hilarant “Gaz de France” a été projeté à Cannes dans le cadre de la programmation de l’ACID, l’occasion pour nous de questionner le loufoque réalisateur hexagonal sur la santé du cinéma français.

Dans la France de 2020, le président Bird (Philippe Katerine) est au plus bas dans les sondages. Après une calamiteuse prestation télévisée où il s’est contenté de chanter au lieu de répondre aux questions des Français, son conseiller en communication réunit, dans les tréfonds de l’Elysée, un panel de Français moyens pour élaborer une stratégie qui permettra au président de regagner l’estime de ses compatriotes. Pareil pitch ne peut surgir que dans l’esprit zinzin de Benoît Forgeard, le plus loufoque des cinéastes français. Alors que l’hilarant Gaz de France a été présenté dimanche 17 mai à l’ACID, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion, nous avons soumis notre questionnaire sur le cinéma français à son auteur.

Quelle place avez-vous le sentiment d’occuper dans le cinéma français ?

Probablement dans la marge. Le cinéma français me semble assez bipolaire. Je viens plutôt d’un cinéma art et essai mais je n’ai bizarrement pas cette culture-là. Je n’ai pas fait d’école de cinéma à proprement parler puisque j’ai fait une école d’art et ensuite Le Fresnoy. J’ai donc une position un peu ambivalente. Ma culture personnelle, familiale, est une culture populaire qui a ensuite été croisée avec le cinéma expérimental. Au Fresnoy, j’ai pu suivre le montage d’un film des Straub. Ils ne donnaient pas de cours mais ils permettaient à des étudiants d’assister à leur montage. C’était intéressant mais aussi très long et, à vrai dire, un peu ennuyeux.

Mais il y avait le spectacle de ce couple qui se vouvoyait et qui était en soi un petit théâtre. Jean-Marie Straub jouait le rôle du garnement et Danièle Huillet celle qui le rappelait à l’ordre très souvent. Et au-delà de ça, d’un point de vue esthétique, ils faisaient très attention à des petits détails comme ne jamais couper un plan avant que l’oiseau qui s’était mis à chanter ne cesse de chanter ou qu’il soit sorti du cadre. Au début, je pensais qu’ils se posaient des questions morales, influencées par leur vision du monde radicale, voire liberticides, liées à leur proximité avec le parti communiste. Quand j’ai vu leurs films, j’ai pu constater qu’ils se préoccupaient aussi de questions esthétiques, que laisser cet oiseau finir de chanter avait une vertu esthétique. Mais on est loin de votre question, là, non ?


Quel est, selon vous, le principal atout du cinéma français sur le plan économique ? Sur le plan esthétique ?

Je vais enfoncer des portes ouvertes mais j’imagine que notre système de financement est plutôt bien fichu. Même si, dans mon cas, j’ai eu du mal à obtenir l’avance sur recettes car mon scénario n’était pas très rassurant. Cela a été laborieux mais au bout d’un moment, quelque chose s’est ouvert grâce à une subvention de la région Centre sans laquelle on n’aurait pas pu faire le film. Je suis partagé car je ne peux pas dire que ce système m’a particulièrement aidé mais à défaut d’un autre... Et on a eu l’avance sur recettes après réalisation. Sur le plan esthétique, je vois peu de films français, donc je n’ai pas trop d’avis. Mais j’ai vu récemment Caprice, d’Emmanuel Mouret, que j’ai trouvé délicieux, avec une écriture raffinée. C’est peut-être cela l’atout du cinéma français : le raffinement dans l’écriture, cette filiation Guitry / Rohmer.

D’après votre expérience, quel est le principal dysfonctionnement du cinéma français ?

Sans doute le côté consanguin. Avec ces commissions, ces jurys, ce milieu a tendance à faire tourner toujours la même tambouille, à être un peu centripète. Et j’en parle en connaissance de cause, sans m’exclure du système, car j’ai fait partie pendant deux ans d’une commission d’aide aux DVD/Blu-ray/VOD dépendant du CNC. Je recevais pléthore de DVD et je devais décider d’accorder ou non une aide à ceux qui étaient bien édités. Cela m’a permis de me rendre compte que la plupart des éditeurs ne vendaient pas assez de DVD et que leur survie dépendait de cette commission. Ce côté volontariste est, a priori, sympathique, mais il donne aussi l’impression qu’en France, les choses sont toujours paternalisées.

Qu’est-ce qu’il serait urgent de changer, de réformer ?

On pourrait s’amuser à obliger des gens qui n’auraient rien à voir avec ce milieu à faire des films, comme cela existe, je crois, dans le domaine de la justice avec les jurés d’assises qui sont des citoyens tirés au sort. Ce serait une mesure assez saine de choisir au hasard des gens parmi la population et de les doter d’une équipe pour réaliser un film. Ces films donneraient évidemment lieu chaque année à un festival. Ce serait une façon de renouveler les talents. Même s’il est probable que ces films soient finalement assez conventionnels, car pris en charge par leur équipe technique.

Etre cinéaste en France, on en vit ?

C’est la télévision qui me permet de vivre. Notamment les émissions musicales que j’ai réalisées avec Bertrand Burgalat, et dans une moindre mesure, les droits d’auteur que je touche quand l’un de mes courts métrages passe à la télévision. Mais mes films de cinéma ne m’ont jamais vraiment rapporté d’argent. Je gagne ma vie par d’autres travaux, des travaux parallèles. Car pour moi, il n’y a pas de distinction fondamentale entre ce que je fais pour la télévision et ce que je fais pour le cinéma. J’y mets le même soin.

Vous-même, allez-vous voir des films français ?

Il me faudra toute ma vie pour venir à bout de la collection de DVD accumulée pendant mes années de commission. Dernièrement, j’ai aimé Gaby Baby Doll, de Sophie Letourneur, Le Dos rouge, d’Antoine Barraud et Vincent n’a pas d’écailles, de Thomas Salvador. Mais mon plus gros coup de cœur, c’est Jacky au Royaume des filles, de Riad Sattouf, qui s’est fait un peu bousculer à sa sortie. En France, les films très conceptuels sur une idée de société imaginaire n’ont jamais les faveurs de la critique ou du public. Il y avait eu un précédent avec le film de Jean Yanne, Les Chinois à Paris. Ce sont pourtant des films complexes à réaliser, dotés d’un univers visuel très riche et finalement assez subversifs.

Avec quel courant esthétique du cinéma français passé ou présent, vous sentez-vous des affinités ?

Un cinéma un peu magique qui m’est assez cher, représenté par Franju ou Buñuel (beaucoup de ses grands films, comme Belle de jour ont été produits en France, ndlr). Un courant qu’on retrouve aussi dans le cinéma muet surréaliste. Cela n’a jamais été une grande famille dans le cinéma français, qui a toujours eu un rapport au réel beaucoup plus fort, il me semble.

Avec quel courant esthétique du cinéma français passé ou présent, vous sentez-vous des affinités ?

Un cinéma un peu magique qui m’est assez cher, représenté par Franju ou Buñuel (beaucoup de ses grands films, comme Belle de jour ont été produits en France, ndlr). Un courant qu’on retrouve aussi dans le cinéma muet surréaliste. Cela n’a jamais été une grande famille dans le cinéma français, qui a toujours eu un rapport au réel beaucoup plus fort, il me semble.

Selon vous, le cinéma français reflète-t-il la France d’aujourd’hui ?

C’est une question intéressante qui rejoint ce que j’ai voulu raconter dans mon film, Gaz de France, mais y suis-je parvenu ? Je trouve que le cinéma français a trop tendance à coller au réel et à ses conséquences visibles. Notre cinéma s’intéresse peu à la part d’imaginaire, de folie, d’inconscient de la population française. Tout ce qui touche à l’actualité du pays, aux informations, à la vie du président, préoccupent beaucoup les Français et façonnent leur inconscient. Mais ces questions sont rarement représentées à l’écran. Dans Gaz de France, j’ai voulu faire ressurgir cet inconscient, comme on dissèque un cerveau.


Jérémie Couston - TELERAMA
18 mai 2015
Telerama.fr

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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