Le cinéma guérisseur de Patrick Wang fait des merveilles pour soigner THE GRIEF OF OTHERS

Publié le 22 mai 2015

Sonnés par un événement mortel n’ayant pas de coupable, comme la vie peut en réserver, les membres d’une famille trouvent une porte de sortie à leur purgatoire au terme d’un cheminement délicat, à tous points de vue. Après le beau In the family, Patrick Wang remet sur le métier son ouvrage de cinéma et d’humanité, selon un canevas similaire mais qu’il parfait point par point.

Les cinéastes – surtout parmi les américains – qui nous surprennent vraiment, dont on ne sait jamais ce qu’ils nous réservent la minute d’après, ni à quoi les rattacher, sont suffisamment rares pour que l’on chérisse Patrick Wang comme il chérit ses personnages. In the family, le premier long-métrage de cet autodidacte venu au cinéma après des études au MIT, présentait des liens possibles avec la grande école sundancienne du cinéma indépendant américain ; ceux-ci ont tous disparu de cette deuxième réalisation qu’est The grief of others. Wang y fait preuve d’une liberté et d’une singularité entières, sous quelque angle que l’on prenne le film. Ce sont là des qualités extraordinaires, pour peu qu’on les emploie avec le doigté de Wang. Ce dernier aboutit, grâce à elles, à une œuvre à l’image du motif visuel qui fait – déjà – office de signature de sa mise en scène : légèrement décadrée, juste assez pour voir les choses sous un autre angle, trouver une solution même là où on n’espère plus.

LES FAMILLES DES FILMS DE WANG SONT COMME DES BAMBOUS : MOINS RIGIDES, PLUS MALLÉABLES, ELLES SONT PLUS À MÊME DE RÉSISTER, EN PLOYANT SANS ROMPRE

Décadrer, c’est aussi refuser la classification simpliste du monde, selon des référentiels binaires – bons et méchants, victimes et coupables, ceux qui satisfont à la norme et les autres. La cellule familiale de In the family était déjà hors normes (un couple homosexuel dont l’un des deux avait eu auparavant un enfant avec une femme qu’il aimait), celle de The grief of others l’est tout autant malgré les apparences. Le ménage recomposé y est hétérosexuel, mais les rôles sexués en son sein vont à l’encontre des pratiques convenues. Elle (qui répond en plus au prénom de Ricky) a le métier à responsabilités et fort salaire, lui (John) a la fibre artistique et s’occupe au quotidien des deux enfants. Dans un film comme dans l’autre cette différence ne soulève aucune question, même sur le mode faussement désinvolte du trait d’humour. Au contraire elle constitue une chance, face à la brutalité intrinsèque du monde, les coups aveugles qu’il vous donne jour après jour comme celui (presque) fatal que les Ryrie ont subi. Les foyers des films de Wang sont comme des bambous : moins rigides que la moyenne, plus malléables, ils sont plus à même de résister, en ployant sans rompre.

Les héros de Wang parviennent à cela par le dialogue, outil indispensable et unique pour partager nos expériences avec d’autres (y compris et surtout nos proches). Tôt dans The grief of others, une scène – très drôle – expose sa nécessité, et la difficulté à l’exercer pleinement. Notre rencontre avec la famille Ryrie se fait à travers deux événements imprévus (la fille cadette tombe dans le fleuve, l’autre fille de John, d’une autre mère, débarque chez eux) et intervenant dans des circonstances alambiquées. Réunis à la table à manger, les gens impliqués dans ces deux histoires se mettent à les raconter tous en même temps à un nouvel arrivant n’étant au courant de rien, produisant une cacophonie d’autant plus décousue que chacun fait son récit avec ses erreurs et omissions propres. La parole du groupe est alors semblable à une radio brouillée, qu’il est nécessaire de régler finement afin d’obtenir la bonne longueur d’onde sur laquelle le message portera loud and clear, puissamment et nettement.

WANG NOUS DONNE, À NOUS SPECTATEURS, UN ACCÈS PRIVILÉGIÉ À L’ESPRIT DE SES HÉROS CAR SES FILMS SONT AUSSI LÀ POUR NOUS AIDER NOUS, PAR L’ÉTUDE DE CE QUI ARRIVE À CES OTHERS QUE REPRÉSENTENT LES PERSONNAGES

Telle était déjà la quête de In the family, parvenir à créer les conditions dans lesquelles la parole de son héros pourra produire son effet bienfaisant, apaisant. The grief of others étaye la démonstration, en étendant la problématique à l’ensemble de ses personnages, y compris les plus secondaires. Tous sans exception sont sujets à des accidents de la vie, qui muent par la suite en souvenirs douloureux ancrés dans leur mémoire ; et tous se voient offrir par le film un espace où faire partager au public ces réminiscences impossibles à exprimer aux autres, quand bien même elles parasitent leur rapport au monde, leurs relations avec autrui. Wang nous donne, à nous spectateurs, un accès privilégié à l’esprit de ses héros car ses films sont aussi là pour nous aider nous, par l’étude de ce qui arrive à ces others que représentent les personnages. Pour nous ouvrir cette porte il invente des procédés formels à la fois étonnants et frappants, reposant sur la superposition d’images et/ou de sons s’accordant avec l’interférence, pour les personnages, du monde extérieur et de leur univers intérieur.

Ces créations s’ajoutent, en bonne place, à la longue liste de tout ce que Wang ne fait pas comme les autres dans sa mise en scène, au sens large – embrassant le cadrage, le montage, la structure narrative. En compagnie de son directeur de la photographie Frank Barrera il trace sa propre route. Le plus beau est qu’il semble la découvrir en même temps que nous, guidé par une intuition qui ne l’égare jamais. Le plaisir de cinéma que l’on y prend est évidemment très grand, autant que l’est notre émotion face à cette façon si douce d’aider à affronter l’adversité et les incompréhensions, à recoller les morceaux ; à améliorer un peu le monde. Le dernier plan de The grief of others procure tout cela, en étant complètement fou (une surimpression poussée à la limite) et complètement cohérent de ce qui l’a précédé – la composition de ce plan est la parfaite expression visuelle du fait que la famille Ryrie a enfin trouvé le remède au mal qui la rongeait, dont les superpositions précédentes étaient autant de symptômes.

THE GRIEF OF OTHERS (États-Unis, 2015), un film de Patrick Wang, avec Trevor St. John, Wendy Moniz, Oona Laurence, Jeremy Shinder, Sonya Harum. Durée : 104 minutes. Sortie en France en septembre 2015.

Erwan Desbois - ACCREDS
22 mai 2015
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