Patrick Wang, oeil pour deuil

Publié le 21 mai 2015

C’est avec un ravissement ébloui que l’on découvrait à l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (Acid) le second film endeuillé du trop discret cinéaste américain d’origine taïwanaise Patrick Wang. Il y est question du décès d’un nouveau-né des suites d’une déformation cérébrale, dont le premier plan aveuglant du récit pourrait être le point de vue au seuil de la mort. Cette onde de choc se répercute au cours des mois suivant sur les parents, John et Ricky, couple de quadras occupant dans l’Etat de New York la maison familiale avec leurs deux enfants, Biscuit, abonnée à l’école buissonnière, et un teenager dodu, Paul, chahuté au collège. Jess, fille d’un premier mariage de John, rejoint la maisonnée, et l’annonce de sa grossesse catalyse des émois refoulés.
Aveuglette. Dans cette somptueuse composition d’ensemble à la dérive, « chaque personnage garde son secret », confirmait le cinéaste à l’issue de la projection. Sorti à l’automne dernier mais terminé en 2011, le premier film de ce Texan exilé à New York, In the Family, narrait déjà en près de trois heures la disparition d’un conjoint au sein d’un couple gay et la bataille du compagnon survivant pour la garde de leur enfant.
A la mesure de son très beau titre, The Grief of Others (« la peine des autres ») pourrait aussi bien s’appliquer à la Chambre du fils de Nanni Moretti. Confectionné à l’issu de deux mois de répétitions et d’un tournage express en deux semaines seulement, le film a été tourné dans un Super 16 délavé par le chef opérateur Frank Barrera, et ce sans retour sur moniteur, c’est-à-dire quasiment à l’aveuglette et sans informer les comédiens du cadre, que ceux-ci traversent et débordent allègrement.
Echos. « Je ne me pose pas la question de ce qui se fait, de ce qui est ou non professionnel », reconnait Patrick Wang avec candeur. « Un personnage entre dans le champ et se révèle » résume-t-il, ajoutant que « c’est l’enjeu principal du cinéma, que regarde-t-on, quel est l’espace entre les corps ? »
Une délicate liberté est laissée aux visages et aux êtres d’évoluer dans le cadre et de venir l’habiter. Ce faisant, la tension plastique créée par ces longs plans-séquences installe ce drame familial dans la durée.
Cette adaptation d’un roman éponyme de Leah Hager Cohen s’agrège dans un espace psychologique dont le film vient épouser la forme et auquel il adjoint plusieurs niveaux de lecture. Sa narration diffractée se répercute dans tout un système d’échos et de superpositions de voix franchement osé.
The Grief of Others vient logiquement se nicher dans le corpus du cinéma indépendant dit « mumblecore » (de Joe Swanberg à Matt Porterfield), lui-même sous haut patronage Cassavetes. Ses images qui convergent vers un dernier plan réconciliateur assez sidérant confirment ce cinéaste de premier plan, qui devrait être incessamment promu en bonne place dans les sélections de plus en plus prestigieuses.

Clémence Gallot - LIBERATION

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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