Pauline à la Croisette

Publié le 16 mai 2015

Il paraît qu’on ne vient pas ici pour faire des découvertes et que rien ne réjouit tant les festivaliers que d’avoir des nouvelles des encartés historiques et récurrents, qu’ils soient inspirés ou non. Le bon sens populaire le dit pourtant : changement d’herbage réjouit les veaux. Le veau que je suis évidemment se félicite donc de la présence à l’ACID de « Pauline s’arrache », le premier film d’Emilie Brisavoine (ça mange de l’avoine au fait les veaux ? Comme quoi…). On s’en réjouit parce que l’intranquillité dans lequel il met son spectateur tranche avec l’insupportable ronron de certains films vus jusqu’à présent, toutes catégories confondues et parfois confondantes. En voici d’abord le synopsis :

Ca commence comme un conte de fées : il y a une reine, un roi et leurs beaux enfants, Pauline, Anaïs et Guillaume. Mais, c’est plus compliqué, plus punk, le roi porte des talons aiguille en public, la reine veut rattraper le temps qui passe, leurs héritiers rêvent de révolte. Rien ne va plus… Pauline s’arrache…

Entrer dans ce documentaire, c’est accepter de croquer dans des raisins verts. Les premières minutes sont proprement agaçantes de fausse inconsistance et de poses à la noix. On s’irrite d’une caméra tremblée autant que de propos niaiseux. Et puis, peu à peu, lentement, tout s’éclaire non pas sous un autre jour mais sous d’autres jours. Chaque nouvelle scène, chaque nouvelle tranche de vie saisie sur le vif apporte son lot de démentis, de retournements, de surprises feintes ou non, de questions sans réponses et d’affirmations hésitantes. Le film emporte ainsi son spectateur au rythme de cette famille qui ne ressemble à aucune autre tout en s’avérant universelle après tout. Sous les cris et les mots durs et doux échangés sans trêve ni répit, on découvre petit à petit un récit familial d’autant plus émouvant qu’il est souvent surprenant. Pour s’arracher du nid comme chacun d’entre nous est amenée à le faire à un moment ou un autre, Pauline doit impérativement d’abord en faire le tour et les détours : plonger avec le courage nécessaire tout au fond de la paille (décidément Brisavoine…) de sa grange familiale où se terrent sinon des secrets du moins de sacrées découvertes intimes. De Pauline l’énervante, on passe insensiblement à une jeune fille de plus en plus attachante. C’est l’histoire d’une chieuse qui se fait princesse au quotidien.

On sait gré à Emilie Brisavoine d’avoir ainsi ouvert une partie de sa grotte domestique. Projet assurément casse-gueule et film à la mesure de ce dangereux pari initial. On pourrait en sortir avec une impression de voyeurisme et de malaise. Mais non, Brisavoine, comme Cabrera dans cette même sélection l’an dernier, se livre sans jamais nous oublier, c’est à dire en respectant son spectateur. Au bout du conte et du compte, au bout de ce film bigrement séduisant à force de liberté et d’allant, il y a sinon de la lumière du moins la certitude que faire image n’est pas innocent et qu’en filmant les autres, ici ses autres, on se filme soi-même d’abord. C’est le beau risque pris par la réalisatrice : quand Pauline s’arrache de sa famille, Emilie débarque en cinéma chez nous. Les deux sont heureuses et nous avec.



Laurent Delmas - FRANCE INTER
15 mai 2015

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