Qui vive : pour Reda Kateb, « Le cinéma se fait honneur quand il présente des personnages comme ça »

Publié le 17 novembre 2014

Rencontrés lors du Festival de Cannes, la réalisatrice Marianne Tardieu et le comédien Reda Kateb parlent de Qui Vive. Puissant, touchant et surprenant, le film est sorti en salles...

Présenté dans le cadre de l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) lors du Festival de Cannes 2014, Qui Vive sort enfin en salles. Porté par un magnifique Reda Kateb, ce premier film de Marianne Tardieu est un objet filmique fort, brut, maitrisé et touchant. Un long-métrage qui marque également le retour sur grand écran d’Adèle Exarchopoulos, la révélation de La Vie d’Adèle. Rencontre avec la cinéaste et son comédien...

AlloCine : Dans « Qui Vive », vous racontez une histoire en profondeur, en creux, via le visage de Reda Kateb. Il y a tout dans ce visage, on sent la vie passée...

Marianne Tardieu : Je n’en avais pas pleinement conscience. Pas conscience à quel point la couleur de ses yeux, son allure, sa prestance changent selon les moments de la vie du personnage. Mais de manière très douce, pas théâtrale. J’en ai pris vraiment conscience au montage. Durant le tournage, on n’a pas forcément le temps de réaliser tout cela, les moments lumineux et ceux qui le sont moins. Et c’est effectivement quelque chose que je trouve dingue, les émotions qui le traversent et qui le changent.

Reda Kateb : Je ne « travaille » pas mon visage ! (Rires) Quand on joue, on est souvent placé devant un miroir. Le matin, le soir, le maquillage, le démaquillage, pour l’essayage des vêtements, les photos... Mais jouer, c’est tout le contraire. On est ouvert, en état de disponibilité, grâce auquel on change forcément puisqu’on traverse des scènes, des états, des interactions, des moments, des personnages différents. C’est ce qui me passionne. Le miroir en soi... Le cinéma m’a appris à m’accepter davantage, à ne pas rejeter qui je suis. Pour le reste, c’est une question de traversée. Si mon visage change pendant cette traversée qu’est Qui Vive, c’est parce qu’il se passe plein de choses pour moi. Je suis ouvert vers les mondes que je parcours, pas sur moi. Ce serait terrible de penser à « faire » telle expression.

Certes, mais au début du film, votre visage est tellement fermé que la moindre expression a un retentissement forcément plus fort et dévastateur et cette expression est la résurgence d’un tremblement intérieur...

Reda Kateb : C’est comme ça que j’aime travailler avec la caméra. En jouant de plus en plus, je me suis aperçu qu’il ne fallait pas essayer des choses à la caméra. Elle prend ce qu’elle veut. Il faut se laisser découvrir, se laisser voir, tout en étant actif. S’il faut poser quelques mots là-dessus, c’est une danse un peu étrange entre quelque chose de très actif et un « lâcher prise ».

Pour prolonger un peu cette thématique du « Less is More », il y a une phrase de dialogue qui m’a beaucoup marqué. La scène se déroule au pied de l’immeuble de vos parents, Chérif dit qu’il est effectivement revenu chez eux. Une phrase simple, sans sur-explication, qui permet au spectateur de reconstruire le passé cabossé du personnage...

Marianne Tardieu : Je voulais raconter l’histoire de quelqu’un qui a déjà vécu beaucoup de choses. Il fallait donc envoyer quelques pistes, sans que ce soit trop lourd. Il faut trouver la manière pour que ce soit naturel pour qu’effectivement le personnage se construise au fur et à mesure et qu’à chaque fois on se dise « Ah il a fait ça ». Au début on se dit que c’est un agent de sécurité, puis on découvre qu’il est revenu chez ses parents, qu’il fait des études d’infirmier, qu’il connaît les enfants... D’ailleurs la scène du bus sert à cela : jusque-là, on ne l’a vu que très fermé, cachottier sur ses études et quand on le voit avec les enfants, il est encore un nouveau personnage. Mon but c’était de montrer à chaque fois une facette différente. J’adore justement cette scène avec la maman et Rachid parce qu’elle est très drôle. Je m’identifie beaucoup avec cette mère qui se plaint que son fils n’a pas encore de copine... On a tous connu ça avec nos parents ! (Rires) C’est la honte et en même temps c’est marrant. Et violent aussi, d’une certaine façon.

Chérif, votre personnage, est à la fois fort et fragile. Il doit être une figure d’autorité tout en ne le pouvant pas. Il est au croisement de pleins de choses personnelles...

Reda Kateb : Il vit dans un « poste frontière ». Il est à la frontière de sa vie d’enfant et de sa vie d’adulte. De deux précarités opposées. A la frontière de sa vocation... parce que je pense qu’il a vraiment vocation à être infirmier. Parfois ce sont les gens les plus talentueux qui vont le plus douter... Mais si on leur donne une chance, ils deviendront les meilleurs. Si on pouvait imaginer une suite au film, il deviendrait un bon infirmier. C’est en tout cas l’histoire que je me raconte. Tout le film raconte ce moment de la vie, qui n’est pas si loin que ça pour moi. Ce moment où on se demande si le rêve qu’on a va coller avec la réalité et avec l’acceptation des autres. Tout est d’ailleurs très concentré dans une scène, celle de l’examen d’infirmier. Il y a une envie très forte, dans une grande tension, et en même temps cette peur, cette sensation que ça ne va pas marcher. Il se dit qu’ils ne vont pas vouloir de lui, comme d’habitude. Au moindre déséquilibre, il peut basculer, comme le film qui bascule un peu dans le film de genre. On s’aperçoit alors qu’il y a peu de place pour les entre-deux dans ce monde. On regarde très peu les agents de sécurité. Ils sont dans l’ombre, presque des fantômes. Je les regarde un peu différemment depuis le film. C’est la première fois en France qu’il y a un film sur un agent de sécurité.

Marianne Tardieu : Il y a un très beau film brésilien intitulé Les bruits de Recife. C’est magnifique. Il y a aussi un film tamoul. C’est une vraie question contemporaine, et pas qu’en France.

En parlant d’examen et d’acceptation, vous êtes un peu dans cette position ici à Cannes, avec ce premier film...

Marianne Tardieu : Davantage encore quand je préparais le film et que je devais passer des oraux. J’ai fini par décrocher l’aide du CNC au bout de la 4ème tentative. Je leur ai dit que, dans le film, le personnage de Chérif passait le concours d’infirmier quatre fois avant de l’avoir.... et je l’ai eue ! (Rires) Je m’identifie très fort à ce personnage, et on peut tous s’identifier. Il a un objectif, il croit que c’est impossible ou plutôt qu’il n’y arrivera pas. Personnellement, c’était très important que Chérif s’en sorte. Qu’une partie de la dureté de ce qu’il a traversé demeure mais qu’il ait changé dans le même temps aussi. Personne ne peut sortir indemne de ce qu’il traverse.

Dans le film, le personnage d’Adèle Exarchopoulos se définit à travers son rapport à la violence...

Marianne Tardieu : Il était important que par moment dans le film quelqu’un dise à Chérif ce qu’il pense de ce qu’il est en train de faire. Jenny est une fille saine. Chérif lui plaît beaucoup mais elle ne va pas tout perdre pour... Puis elle s’interroge. Au début elle rencontre un gamin extrêmement charmant dans le bus, entouré par les enfants. Elle découvre qu’il est agent de sécurité mais qu’il passe aussi son examen d’infirmier. A la BaraKaSon, elle découvre une autre facette du garçon qu’elle a rencontré. Au début d’une histoire d’amour, on voit quelque chose de magnifique. Après, les phases d’ombre. En fonction de la proportion d’ombre qui gagne du terrain, on reste ou pas. C’est sa réaction à cela.

Dans une interview au Monde, Reda, vous parlez de la « noblesse de l’ordinaire ». Qu’entendez-vous à travers cette formule ?

Reda Kateb : Quand le cinéma propose de regarder les gens apparemment ordinaires mais qui ont tous des histoires extraordinaires. Tout le monde a un imaginaire, des rêves, une noblesse, une lâcheté, une médiocrité... J’aime quand le cinéma nous présente des personnages qui sont...

Marianne Tardieu : Des « losers qui se bagarrent » (ndlr : une réplique de Qui Vive)

Reda Kateb : Voilà ! Le cinéma se fait honneur quand il présente des personnages comme ça. Quand il rend justice aux gens simples. C’est aussi pour cela que j’aime beaucoup le cinéma italien, des films comme Le Pigeon, L’argent de la vieille, Les Monstres... Des films sur des gens qui n’ont absolument rien et qu’on aime. Ils ont du panache.

Quels films aviez-vous en tête lorsque vous développiez « Qui Vive ». On est toujours habité par des films quand on réalise, peut-être plus quand il s’agit du premier...

Marianne Tardieu : Je me suis beaucoup construite par les films que j’ai aimé à 16 ou 17 ans. Comme tout le monde. Et dans ces films-là, il y avait Claire Denis, avec S’en fout la mort. Il a construit ma cinéphilie et mon envie de faire du cinéma, notamment par sa manière de donner l’impression de voir le monde réel. J’ai habité dans des quartiers très cosmopolites, avec énormément de monde et j’ai toujours regardé les gens, je suis très curieuse, depuis toute petite. En voyant le cinéma de Denis, j’avais l’impression de voir les gens de mon quartier, et de ne pas être tout le temps dans un monde où les gens sont toujours très beaux. Je caricature un peu, mais c’est un peu ça... Et ce qui me plaisait chez Claire Denis, c’était aussi sa manière de regarder les hommes. C’est d’ailleurs aussi présent dans Qui Vive. Une autre influence, cela pourrait être Philippe Garrel. C’est une très forte émotion de cinéma. Ce qu’il en reste dans Qui Vive, ce sont ces moments où on se regarde, où il y a des « temps ». Je pense notamment à cette scène où Chérif sort de la BaraKaSon, Jenny l’attend. Rien ne se dit, un temps se crée. C’est aussi la manière d’occuper un temps. Reda et moi avions également en commun le cinéma d’Alain Gomis, et notamment Andalucia. J’ai beaucoup aimé ce film, et aussi Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir. Concernant la « noblesse de l’ordinaire », c’est aussi cette impression qu’on pourrait suivre quelqu’un n’importe quand.

Propos recueillis par Thomas Destouches lors du Festival de Cannes 2014

Thomas Destouches - ALLOCINÉ - 12/11/14

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