Bovines, d’Emmanuel Gras

Publié le 15 mai 2011

Grand Ecart, Amalia Casado

Bovines est un film magnifique. Les vaches mènent la danse. Majestueuses, sensibles, volontaires, maternelles, mécontentes, blessées, prisonnières, résignées. La vie d’une vache est riche d’événements infimes : un orage duquel il faut se protéger, un sac plastique courant dans l’herbe… L’approcher, se méfier.

Emmanuel Gras filme le temps, la manière dont il modifie imperceptiblement le déroulement de la vie et du visible. Sa caméra se fige. Petit à petit, par une contemplation patiente et sereine, l’image se plie, s’échappe du réel pour se contracter en une forme abstraite et plastique. Le vivant devient contour. La toile d’araignée, une fragilité cosmique. Les premières gouttes d’un orage animent une flaque d’eau, troublent et rident le reflet du soleil par des cercles concentriques qui jaillissent, se fondent, s’affolent puis s’acceptent. Ces images construites donnent un relief très beau au bocage normand, cœur de la scène. Un nuage devient une forme obscure quand il passe devant la lune. Pour seule musique, insectes et oiseaux rendent hommage au soleil et, bien entendu, les protagonistes de taille n’ont pas la langue dans leur poche.

Jamais je n’avais réellement regardé de vache. Regarder de cette manière si précise que la chose devient tout à coup étrange, comme disséquée. La vache, son regard intransigeant quand elle broute l’herbe, son air résigné quand elle attend que la pluie passe, sa nonchalance à mettre bas – c’est soudain le choc du veau s’affalant sur le sol qui nous apprend de quoi il retournait… Par des gros plans sur la bête – car ce sont des monstres, pacifiques et étonnants – Emmanuel Gras livre un portrait de caractère.

L’histoire. Tout semblait commencer dans le meilleur des mondes. Un troupeau blanc mène une vie de vache : brouter, ruminer, naître, se lécher les uns les autres. Dans ce paisible bocage, l’homme est un étranger. Quand il apparaît, l’étrangeté est manifeste. Tracteur, anorak et « Allez » répétés le rendent… presque abstrait. Puis quelques scènes chargent une tension dramatique manifeste. Une camionnette arrive, immatriculée 14. L’inscription « viande charolaise » au dos. Certains membres du troupeau ne reviendront plus. Et les autres ne peuvent s’arrêter de hurler. Pourtant les pissenlits recommenceront de frémir sous la caresse du vent.

Avec simplicité, Emmanuel Gras signe un film profondément calme. Entre le land art et le pamphlet végétarien, les angles choisis apportent une charge émotionnelle et narrative insoupçonnée… à cette vie normande vue sous l’oeil de bœuf.

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Retrouvez dans cette rubrique les films présentés dans le cadre de la programmation ACID à Cannes, depuis ses débuts en 1993.

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