« Bovines » d’Emmanuel Gras

Publié le 15 mai 2011

Christophe Kantcheff, Politis

Il y a décidément un tropisme bovidés à l’Acid. Déjà, il y a quelques années, la programmation cannoise présentait Secteur 545, de Pierre Creton, fameux documentaire dont une scène me reste encore très présente à l’esprit : un homme et une vache se donnaient une dernière étreinte avant le départ de celle-ci pour l’abattoir.
Bovines, d’Emmanuel Gras, est un documentaire entièrement consacré aux vaches. Pas de voix off, à peine quelques présences humaines, deux phrases audibles prononcées par un éleveur, c’est à peu près tout. Bovines est un documentaire radicalement animalier. Et radicalement bouleversant (je pèse mes mots). Mais pourquoi ? D’abord parce que le cinéaste nous conduit à changer notre regard sur les vaches. D’habitude, ce regard est certes bienveillant mais distrait. Tâches de couleurs blanches, rousses ou noires dans des étendues vertes, elles agrémentent un paysage ; immobiles dans leur pré, leurs yeux ne s’animent, se dit-on, que pour regarder les trains passer.
Il suffit que la caméra d’Emmanuel Gras se rapproche d’elles, que le cadre choisisse une partie de leur corps, et que le cinéaste les saisisse dans la durée pour que ces considérations désinvoltes s’évanouissent.
A-t-on vraiment regardé les vaches ? Sait-on qu’une vache, perdue dans le coin d’un champ, ne sachant plus où sont les autres, peut être récupérée par le troupeau ? A-t-on déjà vu une vache faire tomber les pommes d’un arbre en en secouant les branches pour les manger plus facilement ? A-t-on déjà vu comment une vache, juste après avoir vêlé, débarrasse le nouveau-né avec sa langue du placenta qui l’emmaillote ? Bovines suggère sans un mot qu’il existe une sociabilité des vaches, et même, une intelligence !
Comme souvent avec les films centrés sur des animaux – Nénette, de Nicolas Philibert, en est un récent et merveilleux exemple – Bovines sollicite fortement l’univers mental du spectateur, et pas seulement son aptitude à l’anthropomorphisme. Les cadres rapprochés d’Emmanuel Gras sont autant de tableaux quasi abstraits qui favorisent les correspondances contemplatives. Ainsi, j’ai notamment vu dans Bovines un superbe éloge du monochrome blanc, qui ici déploie toutes ses nuances : son velouté ou son âpreté, ses irisations et ses zones ombrées...
Les départs pour l’abattoir sont évidemment parmi les moments les plus intenses. Les vaches qui restent à la ferme lancent des meuglements répétés vers la camionnette qui emmène à la mort quelques-unes des leurs. Mais ce que je n’avais jamais vu au cinéma, c’est la séparation des veaux et de leurs mères. Les petits sont entraînés à l’arrière d’un camion, tandis que leurs mères sont poussées dans un enclos, derrière des barrières, impuissantes, hurlant leurs cris rauques et déchirants. Là encore, impossible de ne pas laisser aller son esprit de spectateur vers d’autres représentations, historiques, dramatiques. Qui peuvent être éthiquement insupportables quand elles sont directement montrées. Ici, c’est de l’ordre de l’écho, de la réminiscence. Oui, Bovines a évoqué en moi ces images-là. Voilà pourquoi ce film m’a bouleversé.

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Retrouvez dans cette rubrique les films présentés dans le cadre de la programmation ACID à Cannes, depuis ses débuts en 1993.

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