Cannes 2012 : Face à l’insoutenable légèreté du monde

Publié le 8 juin 2012

« Tu connais le cinéma africain : la tendance est plutôt au grave qu’au rigolo », me disait un jour Dani Kouyaté. Ce sont effectivement rarement des comédies qui ont été sélectionnées dans les différentes sélections cette année, mais si le poids du monde était bien présent, les films ne l’abordaient pas forcément avec lourdeur.

Le poids du monde

On pourrait cependant se demander si, dans les têtes bien intentionnées des sélectionneurs européens, un film tourné en Afrique ne se doit pas de n’en représenter que les convulsions et douleurs, et si ce critère ne finit pas par supplanter la valeur artistique. Mais si cela paraissait bien net certaines années, comme nous l’avions signalé, c’est aller sans doute un peu vite en besogne cette année. Et de toute façon, les réalisateurs sont trop habités par les drames de leurs contemporains pour se précipiter sur les happy end !

Ainsi donc, le drame des brûleurs, la mémoire de la guerre civile et le terrorisme font encore la trame des films offerts aux spectateurs de ce 65e festival de Cannes, tandis que le seul film d’Afrique en compétition officielle pour la palme d’or suivait sans illusion l’actualité égyptienne. Yousry Nasrallah est un cinéaste toujours inattendu, et sa proximité de parcours avec Youssef Chahine, souvent évoquée, loin de signifier une imitation est au contraire une convergence dans leur façon de bousculer les idées reçues et d’être à la fois populaires et subversifs. Après la bataille n’échappe pas à la règle, mais s’il respecte volontiers les codes du mélodrame égyptien, c’est pour aussitôt prendre ses libertés. C’est si flagrant qu’on a l’impression que ce sont ces codes mêmes qui lui ouvrent cette liberté, tant les oppositions des caractères (la journaliste du beau quartier déboulant dans un bas quartier et fleuretant avec un cavalier), loin de fermer les situations les ouvrent au contraire à l’exploration de la complexité de la révolution égyptienne. Car c’est bien la révolution qui guide et fait le film et non le film qui reconstruit la révolution. Le scénario de départ s’est adapté aux événements alors même que le film se faisait : 46 jours de tournage répartis sur 8 mois.

Il y est question de dignité, et pas seulement de celle des vainqueurs mais aussi de celle de ceux qui ont été manipulés par le régime déchu. Mais aussi de celle des femmes face aux islamistes, par quoi commence le film. Cela permet à Nasrallah de tisser sa toile sur la question de l’engagement politique mais aussi et surtout sur l’apport décisif de la révolution : exister autrement.

C’est exactement la question que pose l’Algérien Merzak Allouache dans Le Repenti, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, mais débouchant cette fois sur un constat sans appel : le repenti ne l’est pas un poil ! Cet homme qui vend cher sa connaissance des crimes perpétrés n’exprime à aucun moment de ce film épuré et austère le moindre repentir. Derrière lui, c’est un pays entier qui s’enfonce dans ce non-dit absolu qui accompagne la politique de « concorde nationale » visant à faire un trait sur le passé des années terribles de la guerre civile en proposant aux combattants islamistes de se réintégrer dans le tissu social s’ils abandonnent la lutte. Si c’est le changement irréversible qu’amène la révolution que documente Nasrallah, indépendamment des péripéties politiques et des combats de société qui peuvent suivre, c’est justement l’absence de révolution, voire d’évolution, qui terrifie Allouache. Tourné au scalpel, son film est à cet égard sans appel. Louvoyant entre distance et pathos, il peine par contre à trouver la bonne mesure dans la place laissée au spectateur pour adhérer à son histoire.

Cette distance est paradoxalement (car les deux films n’ont rien à voir au niveau esthétique) ce qui rapproche Le Repenti des Chevaux de Dieu du Marocain Nabil Ayouch, présenté dans la sélection officielle Un certain regard. Les procédés adoptés par Ayouch nous tiennent en effet eux aussi à distance des personnages. On comprend son souci de ne pas stigmatiser pour mieux convaincre mais sa façon style Ali Zaoua, son premier film, de décrire les causes sociologiques de la plongée dans le terrorisme (enfance meurtrie dans le bidonville, familles déstructurées, absence de devenir social, etc.) pour reprendre les mêmes personnages dix ans plus tard dans leur tombée dans les bras des islamistes finit par se retourner contre l’intention même du film. Tout cela est filmé efficace, avec une musique enveloppante, pour finalement faire un pesant thriller d’un fait réel (les attentats terroristes du 16 mai 2003 à Casablanca). Si bien que l’apparente transformation de délinquants en personnes pieuses et raisonnables sied à leur famille (et on peut l’imaginer à une société qui n’identifie pas l’islam au terrorisme comme on le fait ici) et que leur martyre n’est pas perçu comme aussi négatif que le film croit pouvoir nous le montrer. Le geste ultime d’immolation collective n’est plus dès lors un geste de folie mais une funèbre logique qui risque même de continuer à fasciner ceux pour qui la déviation de l’islam représentée par l’intégrisme islamiste n’est pas encore une évidence…

C’était bien ce travers qu’avait soigneusement cherché à éviter Philippe Faucon lorsqu’il a réalisé La Désintégration, en appuyant davantage son récit sur la blessure et la solitude des protagonistes, justement leur désintégration et non leur reconstruction dans une fraternité retrouvée.

Que le seul film d’Afrique noire en sélection, La Pirogue du Sénégalais Moussa Touré, nous parle une fois de plus du drame de ceux qui cherchent à franchir la Méditerranée sur des embarcations de fortune est malheureusement dans l’air du temps : désarroi face à ce suicide collectif des forces vives mais aussi absence de films d’auteurs s’imposant sur d’autres thèmes. Également présenté à Un certain regard, ce long-métrage, parfaitement maîtrisé, fera référence sur le sujet, comme en témoigne déjà l’unanimité des voix critiques et l’accueil du public. Évitant de stéréotyper les personnages, il leur confère une belle dignité et atteint son but de mobiliser l’humain plutôt que le social ou l’économique pour les appréhender. Il y manque cependant deux choses essentielles. D’une part, ce que certains documentaires ou courts métrages plus intimes réussissaient comme Aéroport Hammam-Lif de Slim Ben Chieikh ou Atlantiques de Mati Diop, mais aussi le long-métrage Tarfaya de Daoud Aoulad-Syad, l’imaginaire de ces fous qui prennent la mer pour faire la traversée en dépit des énormes risques encourus. D’autre part, le temps de l’attente : il se passe toujours quelque chose dans La Pirogue, construit comme une succession de scènes empêchant le spectateur de s’ennuyer, alors même que son sujet est justement l’inexorable déroulement du temps.

Passons rapidement sur cet autre film de la compétition officielle, Paradies : Liebe, d’Ulrich Seidl (Autriche), qui traite du tourisme sexuel au Kenya. Son originalité est de mettre en scène des femmes et non des hommes mais le degré de mépris qu’il développe pour tous ses protagonistes est profondément détestable : la provocation visuelle est à son comble et le film ne fonctionne que sur elle. Cette dialectique du maître et de l’esclave n’a pour autre but que de déranger en étalant l’arrogance et le rapport de force, mais là où le film est crapuleux, c’est qu’en montrant comment les Noirs entourloupent les femmes replètes qui croient pouvoir acheter leurs services, il fait croire que ce rapport de force peut s’inverser. Certes, le personnage principal est piégé par son attente d’amour, ou du moins de sentiment, mais cette attente est parfaitement déniée aux Noirs qui l’exploitent jusqu’au dernier radis.

Ce sont ainsi des films graves qui ont représenté l’Afrique cette année, auxquels est venu s’ajouter en séance spéciale le me and myself de Bernard-Henri Lévy avec son Serment de Tobrouk qui veut faire croire qu’il a lui-même réglé le problème libyen en se mettant en scène à chaque image. Pourtant, parfois dans ces films mêmes, comme chez Nasrallah, mais aussi dans d’autres films vus à Cannes, se glisse une approche permettant d’entrevoir d’autres perspectives.

Entre rire et poésie

On pourrait ainsi citer, présenté en ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs, The We and the I du Français Michel Gondry, entièrement situé dans un bus qui ramène des jeunes d’un lycée, majoritairement africains-américains, dans le Bronx de New-York à la veille des vacances. Ils se provoquent sans cesse, souvent cruellement, mais peu à peu, sous la façade machiste se dessinent blessures et désirs profonds. Sous le carcan de l’image qu’ils se donnent collectivement et qui n’a d’unique que l’illusion qu’on lui applique, la diversité des vécus et des ressentis se dégage peu à peu.

Un film-slam réussi pour dépasser les apparences, à comparer avec Gimme the Loot d’Adam Leon, présenté à Un certain regard, où Malcom et Sofia, deux jeunes ados noirs du Bronx à New York, voudraient pouvoir faire un graffiti qui les rende célèbres. Il leur faut pour cela trouver l’argent pour monnayer leur entrée dans le lieu adapté et le film conte avec beaucoup d’humour leurs galères pour y arriver, tandis que se profile une idylle qui ne veut pas dire son nom. C’est socio-léger à souhait et forcément sympathique.

Succès assuré également pour le très attachant et étonnant Beasts of the Southern Wild de Benh Zeitlin, présenté à la sélection officielle Un certain regard, situé dans les Bayous de Louisiane condamnés par la montée des flots. La fable environnementale joue sur la perte d’une culture profondément liée à un mode de vie marginal, emblématique de la perte culturelle globale d’une société déconnectée du regard d’enfant que met en scène un film dont on reparlera certainement beaucoup à sa sortie.

Regard déjanté et particulièrement réjouissant car dénué des atours faits pour plaire du précédent, Rengaine de Rachid Djaïdani, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, réussit un film d’une impressionnante richesse d’invention sur la galère d’une Maghrébine qui voudrait se marier à un comédien noir et se trouve confrontée à une multitude de frères qui lui veulent du bien et donc empêcher ce mariage, à commencer par Slimane qui dit : « être grand frère, c’est un métier » ! Tourné à l’arrache en caméra épaule très proche des corps, alignant scènes inattendues et coups de théâtre, le film est à l’image de l’écriture de l’écrivain Djaïdani : bourré d’humour et de pertinence, avec un aigu sens du verbe et des enchaînements.

Présenté à la sélection ACID, The End du Marocain Hicham Lasri est un premier geste de cinéma, radical, foisonnant, en noir et blanc, qui essaye et assume. Comme Boy meets girl de Leos Carax ou Permanent Vacation de Jim Jarmush, il cerne à gros fusains le mal-être du jeune dégingandé Miki, une génération en quête d’autre chose. Il est situé en 1999, à une période charnière, la fin du règne de Hassan II, période de ras-le-bol généralisé où l’on étouffe mais où l’on sent que la marmite se met à bouillir. En somme parfaitement actuel.

Miki est amoureux d’une femme noire que kidnappent trois frangins sans scrupule. Il est au service d’un commissaire violent bourré de tendresse pour sa femme handicapée. C’est dans ces oppositions qu’évolue ce film sans grande histoire si ce n’est de poser une adversité : Miki est antinomique de tout ce monde installé dans le pouvoir et le brigandage, il est à lui seul une contre-culture. Comme un Samir Guesmi dans Andalucia d’Alain Gomis, il est étranger à ce monde qu’il regarde sans illusion. Mais s’il est contre, ce n’est pas comme marginal : il est dedans mais différent, « embeded ». Lasri maniérise ses perspectives jusqu’à inverser les images pour mieux déstabiliser l’existant et styliser la violence à l’œuvre. Les clins d’œil sont permanents, au cinéma comme au réel, le langage est cru, les fantasmes le moteur diesel d’un film qui sait installer un univers aussi attachant que dérangeant. The End met en scène un monde en décomposition où l’on dépouille l’autre sans merci et où l’affirmation existentielle des jeunes qui veulent vivre à fond l’amour et le risque ne peut passer que par l’hyperbole et le délire.

Et sur un tout autre registre, la sélection ACID présentait également La Vierge, les Coptes et moi de l’Égyptien Namir Abdel Messeeh, un film extrêmement drôle combinant documentaire et fiction : le réalisateur se met lui-même en scène dans son enquête sur les apparitions miraculeuses de la vierge en Égypte pour finalement, déçu et coincé par le peu de résultats, mobiliser grâce à sa très possessive mère qui devient sa productrice tout son village natal pour recréer purement et simplement une apparition. La croyance et le cinéma vont alors de paire dans une comédie vraiment hilarante.

Nécessité du soutien

Comment dès lors traiter le poids du monde ? Aucun de ces films ne dénie la lourdeur du réel et se la coltine au contraire à bras-le-corps. Leur stratégie est de ne pas en faire qu’un poids, mais d’apporter un regard qui bouscule le poids des idées reçues et des ternes certitudes. Que l’insoutenable ne soit pas le poids du monde, mais la légèreté avec laquelle la société du spectacle cherche à l’aborder.

Il n’y a pas de recettes et cela passe forcément par une grande diversité d’approches. C’est la préservation de cette diversité qui importe. Les habituelles rencontres professionnelles organisées par l’Institut français au Pavillon des cinémas du monde ont encore tourné autour des soutiens au cinéma, sachant que la diffusion reste aussi un nerf de la guerre (une table ronde en partenariat avec Africultures faisait le bilan de celle de Viva Riva ! de Djo Munga, dont la retranscription est en cours). Le CNC et l’Institut français présentaient le nouveau Fonds d’aide aux cinémas du monde qui remplace le Fonds Sud cinéma. La bonne nouvelle est que l’aide est accrue, et qu’une fenêtre est offerte aux cinémas d’Afrique sous la forme d’une attention particulière, mais la mauvaise est que l’aide est en pourcentage de la part française dans la production du film. Cela condamne les films fragiles dont l’apport français en production est faible puisqu’il est lié aux perspectives de diffusion. Une tribune du cinéaste tchadien Mahamat-Saleh Haroun, adressée à la nouvelle ministre de la Culture, le rappelle dans Libération du 5 juin 2012 : « Il est évident que ce nouveau dispositif dessine en creux la fin de l’épanouissement des voix singulières, audacieuses venues des pays du Sud, la fin d’une forme d’équité. » (à lire [ici]).

Ainsi donc, le combat continue pour les cinéastes, non seulement dans leur confrontation avec le monde pour contribuer à sa conscience, mais aussi dans la défense des instruments qui leur permettent de créer.

Olivier Barlet - AFRICULTURES

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Retrouvez dans cette rubrique les films présentés dans le cadre de la programmation ACID à Cannes, depuis ses débuts en 1993.

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