Cannes 2014 : « Les règles du jeu »

Publié le 23 mai 2014

(...) Je ne quitte pas le domaine politique et social avec le nouveau documentaire de Claudine Bories et Patrice Chagnard, présenté aujourd’hui à l’Acid, et au titre renoirien : les Règles du jeu. Leur précédent film, les Arrivants (2009), nous avait particulièrement enthousiasmés, à Politis, au point d’en faire notre une.

Comme les Arrivants – et à la manière d’un Frederick Wiseman –, les Règles du jeu est tourné en immersion et en vase clos. Ce lieu unique se trouve dans un grand immeuble entouré d’un no man’s land, du côté de Tourcoing : ce sont les bureaux d’Ingeus, une entreprise privée missionnée par l’Etat pour aider les jeunes à trouver du travail.

Les jeunes y bénéficient d’une allocation de 300 euros par mois pendant un semestre à condition qu’ils honorent tous leurs rendez-vous et suivent l’enseignement prévu. Ils y sont parfaitement encadrés. Bien qu’employées par une entreprise privée devant faire face à des contraintes de rentabilité, les conseillères s’occupant des jeunes y travaillent, de toute évidence, dans un esprit de service public – ce qui bouscule une idée reçue. Le problème ne vient donc pas de là.

Non, la difficulté pour ces jeunes – les cinéastes vont en suivre quatre en particulier – c’est qu’il leur est demandé de jouer un rôle pour pouvoir accéder à un emploi. Il s’agit de se montrer tel que les recruteurs l’exigent : savoir se présenter, se vendre et paraître « compatible » avec l’entreprise qui fait passer l’entretien. Autrement dit, se montrer au mieux pour l’employeur, c’est ne pas être soi-même.

C’est ce long et difficile travail d’allégeance à des codes que montre les Règles du jeu, à travers quatre jeunes aux personnalités très différentes, mais tous rétifs à mentir sur eux-mêmes, même si c’est pour la « bonne » cause. « Les règles du jeu », un titre explicite, à ceci près que le jeu est biaisé, car la réussite à cet examen de soumission-séduction ne signifie pas forcément, loin de là, un emploi à la clé, ni même un stage. L’évidence est là : de travail, il n’y en a point. Ce qui ajoute la touche d’absurde à cette préparation.

En assistant aux rendez-vous des quatre jeunes – Thierry, Kevin, Hamid et Lolita, celle-ci étant la plus étonnante, avec son air bougon et sa franchise dévastatrice –, on perçoit aussi à quel point les situations familiales et les carences d’amour interfèrent dans la préparation à leur vie professionnelle, combien les déséquilibres affectifs les accompagnent et les handicapent partout. Ce qui se passe chez eux, avec leurs proches, est hors champ, et pourtant envahit l’écran.

On sait gré aussi aux cinéastes de ne pas avoir omis de montrer l’extrême désenchantement de Thierry, l’un des « chanceux » à avoir décroché un CDD, et félicité sincèrement comme tel par sa conseillère d’Ingeus. Mais la vie dans l’entreprise n’est pas ce qu’il imaginait : il subit l’exploitation et les heures supplémentaires non payées. Le Graal tant convoité était un cadeau empoisonné.

L’une des scènes les plus marquantes se situe exceptionnellement en dehors des locaux d’Ingeus, dans le hall d’un multiplexe UGC (!). Les candidats à en emploi y rencontrent des recruteurs de différentes boîtes, où ils ont droit à un entretien de 5 min chacun, à la chaîne. La scène oscille entre le speed dating et la foire aux bestiaux. Ces jeunes ont décidément tout l’avenir devant eux. Mais lequel ?

Christophe Kantcheff, Politis

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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