Cannes 2014 : rencontre avec Ioanis Nuguet (Spartacus & Cassandra)

Publié le 16 juin 2014

Présenté dans le cadre de l’ACID, Spartacus & Cassandra de Ioanis Nuguet est un documentaire mêlant images prises sur le vif et voix-off très écrites qui viennent donner un contrepoint à ce qui se passe à l’écran.

On y découvre deux adolescents de la communauté rrom, Spartacus et Cassandra, qui vivent sous le chapiteau d’un cirque à Saint-Denis. Ils ont été pris en charge par Camille, une très jeune femme qui se bat pour leur offrir un avenir. Le film suit à la fois leur parcours concret (chez le juge, auprès de leurs parents, à l’école...) et leur évolution plus psychologique (entre leur refus de quitter leurs parents et leur désir d’une nouvelle vie à la fin du film).

Ioanis Nuguet, dont c’est le premier long métrage, travaillait sur un projet de long-métrage de fiction situé dans la communauté rrom lorsqu’il a rencontré les deux protagonistes de son film. Immédiatement, il a eu envie de les filmer.

Ecran Noir : Comment s’est fait la rencontre avec Spartacus et Cassandra et comment est née l’idée du film ?

Ioanis Nuguet : J’ai passé beaucoup de temps sur les terrains rroms de Saint-Denis. Pour moi c’était un terrain d’apprentissage. On s’est croisés quelques fois sur ce terrain avec Spartacus et Cassandra. Là un concours de circonstances a fait qu’il y a eu plein d’expulsions en même temps et qu’ils sont arrivés sur le terrain où j’étais déjà et où je filmais des trucs. La rencontre s’est faite là, avec Camille, aussi, qui avait l’idée, et qui l’a fait, d’apporter son chapiteau au milieu d’un bidonville. COmme pour les protéger et avoir un peu une présence particulière. Au départ je voulais faire une fiction à partir de leur vie. Tout de suite il a été question de film, et pour moi c’était évident qu’ils allaient jouer dedans. Et au même moment, j’ai rencontré ce producteur, Samuel, qui lui est arrivé sur le terrain au même moment avec l’idée de faire un film à travers des enfants rroms. Toutes ces circonstances ont fait qu’un film était évident et rapide. C’est un documentaire qui reprend toute la grammaire du cinéma mais rien n’est fictionnalisé. On avait un peu de temps pour mettre en place les séquences mais c’est ce qui se passe réellement. Tout est filmé au moment où ça se passe, sur une période d’an et quelques mois.

EN : Le film est ancré dans la réalité, et en même temps les pensées des personnages apparaissent en voix-off...

IN : Pendant le tournage, moi j’avais des carnets et je notais. Très tôt, j’avais pensé à leur voix, à cette intériorité. Pour moi, les voix, c’est vraiment de la métaphysique, on a un truc qui va au-delà de ce qui nous est montré. Chaque jour je leur demandais comment ils avaient ressenti les choses. Ils étaient en train d’apprendre à écrire des vers, de la poésie, on les voit faire du rap dans le film. Du coup moi je leur demandais d’écrire sur leur journée, les situations, ce qu’ils avaient pensé. Et aussi, au montage, on a rajouté pas mal de voix sur des séquences. Là, pareil, je leur demandais. Ils ont produit plein de choses. Et après on montait, on enregistrait, on triait ensemble et on faisait des essais jusqu’à arriver à quelque chose qui nous satisfasse. C’était vraiment eux qui écrivaient.

EN : Quelle était l’idée derrière cette démarche ?

IN : C’était une démarche plus formelle. Il y avait l’idée d’ajouter de la distance et surtout de ne pas se coller à ce qui arrive. Au début du film, c’est assez réaliste. On est dans des situations assez oppressantes. Je cadrais en plans très serrés. Au fur et à mesure qu’ils découvrent d’autres perspectives, ça s’élargit. Du coup il y a un sentiment que je trouvais un peu oppressant, donc tout à coup la voix c’était aussi redonner une ouverture au monde. La voix c’est tout ce qui questionne sur « qu’est-ce que je fais ici ? », qui questionne le sens et qui n’est pas uniquement dans l’événement, dans l’accident, dans l’urgence. Au fur et à mesure ces voix prennent de plus en plus d’ampleur jusqu’à constituer une narration à part entière, parallèle, quasiment.

EN : Etre très impliqué dans la vie des enfants, et donc dans les événements que vous filmez, a-t-il compliqué le tournage ?

IN : Non. C’était la donnée du film d’être impliqué comme ça. En fait, c’est une responsabilité. Penser que ma présence ne va pas avoir aucune incidence, au contraire, car elle en a une. Il faut être capable de prendre ces engagements-là. C’est devenu évident au bout d’un moment qu’on n’allait pas se quitter. On vit ensemble maintenant avec Camille et les enfants. C’est une imbrication qui a aussi fait la force de cette histoire, liée aussi à ce que cela a bouleversé dans nos vies.

EN : Ca, par contre, vous avez choisi de ne pas le montrer.

IN : On voit tout à travers le regarde des deux enfants. Même le personnage de Camille avance en fond. Si tout à coup on a mon regard, on sort du truc et on objectivise un peu la situation. Du coup je deviens le sujet du film et ce n’est pas intéressant. J’ai envie de dire, ça, c’est la vie entre les plans. Ca émaille le film. On le sait tous, il y a des trucs qui n’auraient pas eu lieu si je n’avais pas été là, si je n’avais pas pris certains engagements. Mais ça n’appartient pas au film, à la narration qu’on voulait faire.

EN : Des nouvelles de Spartacus et Cassandra ?

IN : Ils vont bien, ils sont là, en train de dormir sur la plage de la Quinzaine. Ils sont au collège. La difficulté réelle, ce sont les parents qu’on a du mal à voir. Ils sont venus plusieurs fois à la maison. Eux sont encore dans de très grandes difficultés. Ils ont besoin d’être pris en charge. Ils sont encore moins autonomes que leurs enfants. On essaye de les voir au maximum et de les aider quand on peut. Mais rien n’est très simple.

Propos recueillis par Marie-Pauline Mollaret, Ecran Noir

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