Cannes 2014 : Spartacus & Cassandra

Publié le 20 mai 2014

Comment voulez-vous parler de réel avec deux gamins qui s’appellent Spartacus et Cassandra ? Comment voulez-vous penser « documentaire » en posant une caméra devant deux personnages comme leurs parents ? Lui : patriarche trapu dont la sensibilité se mesure en degré d’alcool, dont les projets à long terme sont mendier et jouir naturellement de la propriété de ses enfants. Elle : physique de piéta à la dureté masculine, yeux verts abyssaux et visage anguleux, sensibilité exacerbée de dépressive, décrite comme folle, totalement intégrée dans le monde qu’elle arpente, insupportablement seule dans sa tête. Et ces quatre-là sont des gens du voyage, que le réalisateur suit alors qu’un chapiteau s’est monté sur un terrain vague enclavé de Saint-Denis, et qu’une jeune femme, presque encore une enfant dans sa voix, ses rêves et ses colères, héberge.

La marge...

On ne va pas refaire le point ici sur le cordon qui lie documentaire et fiction. Le cinéma est mal à l’aise de naissance, coupons court. Ioanis Nuguet (un nom de personnage, ça aussi) a une capacité à se faire oublier, au point d’obtenir des scènes d’une intimité très rare. Peut alors se formuler frontalement le déchirement terrible qui se produit entre ces deux enfants adultes et ces deux parents infantiles. Sédentarisés sous ce chapiteau et sous la garde – bientôt validée par un juge – de la jeune femme (Camille), Spartacus et Cassandra vont à l’école, font autre chose que la manche et le larcin. Il faut voir l’ouverture du film, où sur un défilement d’images quasi abstraites, le garçon déroule ses années : « A un an, je marchais déjà. A deux ans, je mangeais de la terre. A trois ans, mon père était en prison. A quatre ans, je faisais la manche avec ma sœur. A cinq ans, j’étais en maternelle. A six ans, je sautais une classe. »… Arrivé à dix ans, l’enfance a presque disparu sous les faits. En d’autres termes, la fiction a disparu sous le réel. De leur côté, les parents ne sont pas admis sous le chapiteau. Et le père se plaint : ses enfants lui appartiennent, ils doivent mendier pour lui, il doit pouvoir en faire ce qu’il veut, décision du juge ou pas. Pourquoi ont-ils le droit à un toit et pas lui ? Paroles d’un autre temps et candeur qui rend songeur, Bouvard et Pécuchet s’offusquaient devant les mêmes propos en 1881. Ironie, ce sont les petits qui traduisent la plupart des échanges, avec la vivacité de l’enfant dans les gestes et le fatalisme de l’adulte dans l’œil.

…et le centre

On nage en plein dans le domaine du cliché, et, de la peur de l’Autre jusqu’à « l’Anti » primaire, on pourrait vite tomber dans le travers du médiatique. Ioanis Nuguet l’ignore, il filme droit, si droit que les symboles restent hors champ. Un des seuls autres à y parvenir ainsi dans le cinéma français, lui entièrement par le biais de la fiction, est Jean-Charles Hue, qui avec Mange tes morts (Quinzaine des réalisateurs, 2014), fait de quelques Yéniches les véritables héros d’un film d’action. Le père de Spartacus est un salaud, son fils l’aime, la vie est comme ça. Une scène étonnante voit l’enfant se révolter contre son père saoul, l’exhorter à avoir de vrais projets, conclure en larmes rageuses par « Qui m’a donné pareils parents ? » La symbolique du gitan a disparu ici, l’histoire de famille a pris le dessus. A tel point que Camille, dont on ne saura finalement jamais grand-chose, passe peu à peu du statut d’assistante sociale roots à celui de mère adoptive. C’est la même puissance de la sphère familiale qui élève ce personnage aussi haut que les quatre autres. A 21 ans, Camille est aussi marginalisée, vit de renoncements et d’engagements dont on devine par petites touches le potentiel d’amertume. On n’en saura jamais plus et c’est tant mieux pour l’imaginaire.

Enfin, entre les scènes narratives, se construit une belle série de séquences sensitives (images fixes enchaînées rapidement, accélérées…) qui toutes font de l’environnement (friches urbaines, forêts…) une matière cinématographique forte au-delà du rôle de coupe et de fond de voix off. Et ces parties construisent ensemble un rythme et un équilibre rares. C’est bête à dire mais peut-être vital dans le monde documentaire : le plaisir de filmer est là avant le message. Le plaisir de voir aussi.

Camille Pollas, Critikat

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