Cannes : Abaji évoque sa musique traditionnelle pour Noor

Publié le 4 juin 2012

NOOR est le premier long métrage de Guillaume Giovanetti et Çağla Zencirci en sélection ACID au Festival de Cannes 2012. Le musicien Abaji qui a écrit la musique de ce film tourné au Pakistan était à une rencontre Cannes Soundtrack.

Propos choisis

Abaji : Je suis né au Liban, donc je suis à mi-chemin entre la France et le Pakistan. Mais je suis allé au Pakistan deux ans avant de rencontrer les réalisateurs et de voir le film (pas encore complètement monté), et j’avais visité les lieux que l’on retrouve dans l’image du film. C’était très émouvant pour moi. J’ai travaillé sur ce film grâce à un compositeur qui m’a passé le film parce qu’il ne trouvait pas d’idées. Je regarde donc ces images, et c’était très émouvant de revoir les musiciens dans le film qui sont des musiciens que j’ai rencontrés, avec qui j’ai joué là-bas, ainsi que des coins de Lahore que je reconnaissais. C’était déjà une sorte de premier lien avec ce film indirectement. Ensuite, quand j’ai rencontré les réalisateurs, j’ai vu tout leur amour pour le Pakistan qui est bien au-delà de juste « je filme au Pakistan ». Comme eux, j’ai aussi beaucoup d’amour pour ce pays, pour la culture de ce pays, pour toutes les difficultés de ce pays qu’il ne faut pas masquer. C’est un pays qui, à différents niveaux, a des soucis.

En voyant le film, je savais exactement ce que j’allais pouvoir raconter. Lorsque j’ai fait écouter la musique à la co-productrice, elle m’a dit que c’était exactement ce qu’ils désiraient. Ensuite, les réalisateurs qui devaient partir en vacances car ils étaient fatigués du tournage me disent « on te confie le bébé parce que là, on a vraiment besoin de partir, mais ce que tu joues est vraiment ce que l’on imaginait de ce que pouvait être la musique ».

C’était carte blanche même si au départ il y a eu plusieurs tentatives de musique qui n’avaient pas abouti. Il y avait même la volonté d’une des co-productrices de mettre un très grand compositeur dans le film, ce qui à mon goût et au goût des réalisateurs ne pouvait pas fonctionner, car c’est un film d’une certaine sensibilité, c’est de la dentelle. Il faut trouver un moyen d’exprimer une dentelle musicale qui va accompagner le chemin et la transformation de Noor, le comédien/personnage.

Je suis donc arrivé sur le projet à un moment où les réalisateurs partaient, j’ai donc travaillé avec le monteur. J’ai exprimé plusieurs musiques différentes, en faisant écouter évidement aux productrices, mais pas aux réalisateurs. Il y a un moment où les réalisateurs doivent « lâcher le bébé », ce qui n’est pas souvent le cas. Ensuite c’est le monteur qui va faire la version finale du bébé en même temps qu’intervient le compositeur. Si leur regard n’est pas le même, s’ils ne se sont pas entendus, c’est une catastrophe.

J’ai acheté un instrument à Lahore, là où se passe la première partie du film, qui est un Rabâb afghan, un instrument à cordes très particulier. J’en ai joué quand j’étais invité au festival de Soufie il y a trois ans. Un réalisateur pakistanais présent a trouvé que je jouais l’instrument de façon particulière et a eu l’idée d’en faire un film (REVIVING RABAB - c’est à dire « redonner vie au Rabâb »).

Les réalisateurs sont soucieux de l’authenticité dans la musique. Ils ne pourraient pas supporter une musique qui ne soit pas aussi authentique que ce qu’ils essaient de faire avec leur film. J’aime beaucoup ces deux réalisateurs, c’est un peu mes petits frères et soeurs, on a eu une relation très proche même si on ne s’est pas beaucoup vu au départ, on s’est surtout vu après.

Je suis amoureux des instruments. Je compose des sons en jouant, pas sur le papier. Je sais le faire mais ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse c’est être dans un dialogue avec le bois, comme avec un être humain. C’est ma passion. J’ai trois cents ou quatre cents instruments chez moi, pas virtuels. Ces êtres humains sont chez moi, et j’en achète partout dans le monde. Evidement, il y a des films qui demandent une écriture un peu différente, je peux le faire. Mais ce qui me passionne le plus, c’est de prendre un instrument et de parler avec le film. C’est très charnel la musique pour moi.

Très souvent, en studio, on ne joue jamais avec les autres musiciens, on joue après, ou avant. Le plaisir de jouer ensemble est une illusion. Je joue un premier instrument, puis je re-joue un autre instrument. Je fais du re-recording. En musique de film, même les orchestres à cordes sont enregistrés en re-recording. La précision du son est devenue tellement importante dans l’oreille des gens que des orchestres symphoniques ne seront jamais plus aussi précis.

Je n’ai aucune frustration puisque je joue avec moi-même. J’ai même créé des percussions au pied que je joue sur scène.
Quand je joue sur scène, j’ai autour de moi dix instruments. Je joue donc à plusieurs en étant seul. Quand je suis à l’étranger, j’invite toujours un musicien « indigène » à venir jouer avec moi, et c’est un bonheur. Mais être dans son studio, avoir des images du Pakistan pour NOOR, respirer ce film, prendre son instrument, jouer la mélodie, le poser, c’est un bonheur absolu !

Dans le film, la solitude d’un instrument représente la solitude de Noor. J’ai aussi ajouté ma voix en sur-aiguë qui représente la transformation sexuelle de Noor.

Interview réalisée à Cannes en mai 2012 par Benoit Basirico
Dans le cadre de Cannes Soundtrack (avec la SACEM et Cinéculture)

Vidéo du concert

Vidéo interview

Benoit Basirico - CINÉZIK

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