Cinéma Inferno

Publié le 7 juin 2011

Tourner des films d’auteur en Iran est souvent difficile et parfois même une affaire de ruse quand il faut déjouer la censure. Ce qui n’empêche pas les réussites, comme « Une séparation », d’Asghar Farhadi, Ours d’or à Berlin, qui sort mercredi 8 juin en France.

Clarisse Fabre

Un proverbe dit : « Lorsque les coiffeurs n’ont pas de clients, ils commencent à se coiffer les uns les autres. » Le cinéma iranien en est là, assure le documentariste Mojtaba Mirtahmasb. « Depuis un an, la torpeur a frappé les cinéastes. On est dans la non-réalisation de films. Avec Jafar Panahi, on a décidé d’exploiter cette pression. On a retourné la caméra sur nous-mêmes. », expliquait-il, le 19 mai, pendant le festival de Cannes.

Figure de la Nouvelle Vague iranienne, Jafar Panahi, 50 ans, n’a théoriquement plus le droit de tourner un film, pendant vingt ans. Cette censure intégrale, il a décidé de la contourner d’un geste radical : avec Mojtaba Mirtahmasb, il a coréalisé un film qui raconte justement l’impossibilité d’un tournage. En toute clandestinité, cela va de soi. Il fallait un titre à la hauteur de l’aventure : Ceci n’est pas un film. Il fallait le faire savoir au monde entier : il fut donc dévoilé à Cannes.

Ceci n’est pas un film est un huis clos : Mojtaba Mirtahmasb filme Jafar Panahi dans sa maison, à Téhéran. Le cinéaste livre ses inquiétudes, lit à voix haute son dernier scénario, que le bureau de la censure a rejeté.

Jafar Panahi a été arrêté le 1er mars 2010, avec le réalisateur Mohammad Rasoulof, 37 ans : les deux hommes sont soupçonnés de préparer un film hostile à Mahmoud Ahmadinejad, réélu en juin 2009, président de la République islamique d’Iran. Détenus à la prison d’Evin, libérés sous caution le 25 mai 2010, ils sont condamnés en décembre à six ans de prison - et font appel. Mais la vie continue. Mohammad Rasoulof dépose un scénario devant la commission de qualification des oeuvres cinématographiques, surnommé le « bureau de censure ».

Bizarrement, il obtient le feu vert. Car Au revoir est une œuvre noire dont le régime iranien ne sort pas grandi : une jeune avocate des droits de l’homme se voit empêchée d’exercer son travail, et désespère de pouvoir quitter le territoire - elle n’y parviendra pas. Le jour de la projection à Cannes, l’épouse de Mohammad Rasoulof fait savoir que son mari a été convoqué par les services secrets. Encore des menaces ? Finalement, le ciel s’éclaircit : quelques jours plus tard, on apprend qu’il est autorisé à quitter le territoire.

Ces variations atmosphériques, les cinéastes eux-mêmes ont renoncé à les décrypter. « Avec l’administration du cinéma, rien n’est jamais prévisible ni définitif. C’est comme la météo, un jour le soleil, le lendemain un orage terrible », résume le cinéaste iranien Rafi Pitts, ami de Jafar Panahi. Pour Asghar Farhadi, c’est le grand beau temps : Une séparation arrive en fanfare sur les écrans français, mercredi 8 juin, aurélolé de l’une des plus prestigieuses récompenses, un Ours d’or à Berlin.

Ce film d’auteur populaire est sorti dans une cinquantaine de salles en Iran et a été primé au Festival du cinéma de Téhéran. « Quand vous déposez un scénario, vous ne savez jamais ce que vous pouvez dire, ou pas. dans mes films, il n’y a pas de manifeste politique, mais ils reflètent la société : l’Iran est le pays où, statistiquement, il y a le plus grand nombre de divorces », explique Asghar Farhadi, au téléphone, depuis Téhéran. Cela tranche avec le passé. Les précédents films iraniens couronnés à l’étranger étaient interdits dans leur propre pays, comme Le Cercle (2000) de Jafar Panahi, qui traite de la prostitution, Palme d’or à Cannes, mais aussi Le Goût de la cerise d’Abbas Kiarostami, sur le thème du suicide, Lion d’or à Venise.

Censurés à l’intérieur, ces films sont curieusement mis en vitrine, dans tous les sens du terme : les statuettes trônent dans une salle du Musée du cinéma de Téhéran. Elle abriterait plus de 2000 trophées actuellement. Le cinéma iranien s’exporte, c’est la meilleure arme qu’il a trouvée jusque-là pour résister.

Ils sont finalement nombreux, ces films iraniens susceptibles de gêner le pouvoir : « Sur les quatre-vingts longs-métrages produits chaque année, entre cinq et dix seulement sont des films d’auteur. Le reste, ce sont des films commerciaux », souligne Nader T. Homayoun, auteur du passionnant documentaire Iran, une révolution cinématographique (2006)

Comment la censure s’est-elle exercée sur les films, au fil des régimes successifs ? Les années 1980 sont particulièrement riches d’enseignement. Pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), le pouvoir pousse les cinéastes à glorifier les combattants, qui iront au paradis bien sûr. Ceux qui chuchotent une autre histoire n’auront pas leur visa d’exploitation - Bashu (1985) de Bahram Beyzaie - ou alors il faut être sacrément rusé : pour tourner Le Mariage des bénis (1989), Mohsen Makhmalbaf dépose un scénario bidon « truffé de slogans », tandis que son vrai nom montre l’impossible retour à la vie civile d’un soldat. C’est à la même époque que le cinéma iranien décolle, grâce à quelques films devenus cultes : Le coureur (1985) d’Amir Naderi, Où est la maison de mon ami ? (1987) d’Abbas Kiarostami, etc.

A travers le personnage central de l’enfant, les cinéastes transmettent un certain regard critique. Peu à peu, ils avancent sur des terrains plus rudes. parfois minés. Pour filmer Téhéran (2009), sa misère sociale, ses prostitués et ses trafics d’enfants ? Nader T. Homayoun a senti qu’il se heurterait à un mur... A l’administration du cinéma, il a déclaré tourner un documentaire -pour lequel un scénario n’est pas requis. Puis il a quitté le territoire avec quelques amis, chacun emportant dans sa valise un disque dur contenant les rushes.

Dévoiler l’univers underground des musiciens de rock, de rap, dans un pays où 70% de la population a moins de 30 ans ? Les Chats persans (2009) de Bahman Ghobadi n’a pu sortir en salles qu’à l’étranger. D’où l’éternel débat : quelle est la démarche la plus subversive ? Faire un film coup-de-poing que le public iranien, dans sa grande majorité, ne verra pas, ou se frotter à la censure pour tenter de déplacer les lignes ?

La période actuelle marque la fin d’un cycle, selon Rafi Pitts. « Pendant trente ans, entre 1979 et 2009, les frontières de la censure ont reculé. Malheureusement, depuis deux ans, c’est comme si tous ces efforts avaient été vains », déplore le cinéaste. Pourrait-il réaliser aujourd’hui The Hunter, son dernier film sélectionné à Berlin, sorti en France le 16 février ? Un gardien de nuit, qui sort de prison, cherche à venger la mort de sa femme et de sa fille, victimes de tirs de la police lors d’une manifestation, à Téhéran. Il finira par abattre deux policiers.
« L’administration du cinéma a accepté le scénario, c’est un pas énorme. Mais le contexte a joué : c’était le début de l’année 2009, tout le monde pensait que Moussavi [opposant à Mahmoud Ahmadinejad] allait être élu, raconte Rafi Pitts. »

Un (petit) vent de liberté soufflait. Tout de même, un fonctionnaire a suivi le tournage pour s’assurer qu’il était “conforme” au scénario. La scène où le personnage principal, incarné par Rafi Pitts, tire sur la voiture de police, n’a pas échappé à sa vigilance. Il s’est aperçu que la tour Milad, l’une des plus hautes du monde, et symbole de Téhéran, se trouvait dans le champ de la caméra. « Il m’a demandé de changer d’angle ». Je l’ai fait, admet Rafi Pitts qui tenait à ce que son film, comme les précédents, soit vu en Iran, ne serait-ce que dans une salle. « Un film politique est un film qui est montré aux gens qui ne sont pas d’accord », insiste-t-il. Terminé quelques jours avant les émeutes de juin 2009, The Hunter est devenu emblématique du mouvement vert. Est-ce pour cette raison que le film n’a pas reçu le visa d’exploitation en Iran ? Rafi Pitts vit désormais à Paris, où il se sent « plus utile pour témoigner ».

Le retour au pays fut rude pour Reza Serkanian, dans l’Iran corseté de l’après-juin 2009. Résidant à Paris, le jeune réalisateur s’est envolé pour l’Iran après dix ans d’absence. Il tenait à y tourner son premier long-métrage. Sur place, il a appris à jouer au chat et à la souris avec le “bureau de la censure”. Noces Ephémères raconte la naissance du désir entre un homme et une femme. « En découvrant le synopsis un fonctionnaire m’a dit : On voit que tu es d’une autre planète. »

Le temps passait, Reza Serkanian était de plus en plus dérouté. On ne lui disait jamais non, on ne lui disait rien, tout simplement. « J’ai mariné pendant des mois. J’ai fini par comprendre : il s’agit d’user l’énergie du cinéaste, pour qu’il enlève lui-même ce qui pose problème dans son film. Le système nous pousse à l’autocensure. » Banco, le cinéaste a fait mine d’accepter toutes les coupes qu’on lui suggérait, autour d’un verre de thé : régulièrement, il transmettait une ébauche de son film, épuré les images litigieuses. Le reste du temps, il tournait ses images à lui, celles où l’on voit un couple se prendre par la main. Cela a fini par se savoir.

Son film bloqué en Iran, il n’a pu le présenter à Cannes, en 2010, dans le cadre de la programmation de l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID). L’édition 2011 fut la bonne. Chaque fois qu’il évoque le sujet, Reza Serkanian a une pensée pour Mahnaz Mohammadi, une amie réalisatrice qui a bien voulu jouer le rôle sulfureux de la femme désirante. très engagée sur les droits des femmes, la lutte contre les lapidations, elle en paie le prix fort. La prison, ou, dernièrement, la saisie de son ordinateur et le retrait de son passeport. Pas de croisette pour elle donc. A la place, ces quelques lignes lues à Cannes par Costa-Gavras lors d’un débat intitulé « Filmer sous la dictature » : « Je suis une femme et une cinéaste, deux raisons suffisantes pour être coupable dans mon pays ».

Éditions précédentes

Retrouvez dans cette rubrique les films présentés dans le cadre de la programmation ACID à Cannes, depuis ses débuts en 1993.

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