[critique] Bovines

Publié le 30 mai 2011

Diane, Le Blog du cinéma

Emmanuel Gras capte à la loupe la vie de la vache, son moindre meuglement, le moindre frémissement de son poil, parfois ses entrailles lorsqu’elle met bas. Il cale sa caméra dans un mode focus extrêmement rapproché pour cerner au mieux chaque étape de la vie d’une vache. Ce documentaire est ainsi proche de l’expérimentation. Naissance, rumination, sommeil, découverte, mise en camion pour l’étape ultime : toute la vie de la vache ici-bas est retranscrite et, grâce et à travers elle, c’est toute la campagne normande qui est célébrée. Ce jeune réalisateur, né à Cannes en 1976 et parisien d’adoption, a réalisé différents courts-métrages : La motivation ! en 2003, Une petite note d’humanité, Tweety lovely superstar, et Soudain ses mains en 2008. Avec Bovines, il se démarque du documentaire classique par l’esthétisme exceptionnel qu’il apporte.

Premier gros plan sur une parcelle de vache… La tonalité est donnée. La vache broute, rumine, elle ne fait que ça à vrai dire. Elle regarde la caméra, elle soupire, elle a l’air intriguée mais sans plus. Puis, c’est la vie du troupeau que la caméra englobe : un groupe bien soudé, qui se lamente d’un départ vers une dernière étape de vie, puis des identités prises à part : un veau qui s’isole, une vache qui déguste une pomme, une autre qui lèche sa semblable, une qui met bas ou qui renifle un sac en plastique égaré. Vie et mort imminente, plaisir quotidien, tristesse, meuglements, respiration nocturne, rien n’échappe au regard bienveillant d’Emmanuel Gras, pas même le frémissement de l’herbe, le clapotis de la pluie dans une flaque, le grondement de l’orage, autant d’occasions de plus pour filmer de très près la vache mais aussi son environnement direct.

Blanches, au regard indéchiffrable mais jamais méchant, tendres d’un coup de langue, désespérées d’un départ, meuglant à la vie, à la mort, Emmanuel Gras filme ces bovines dont on ne peut que plaindre la destinée tragique et trop vite rappelée par cet étiquetage à l’oreille. Dans cette vie de vache paisible et sans heurts, dénuée de toute violence et en accord avec la nature, c’est le constat d’une douceur extrême et aussi d’une cruelle amertume sur la destinée de cette bête.

La campagne de Basse-Normandie est le terrain merveilleux où Emmanuel Gras a choisi de poser sa caméra, et c’est ainsi un décor sans prix et d’une beauté naturelle époustouflante qui est filmé : chant du coucou, ciel nuageux et orageux, herbes folles et cousin géant. Le réalisateur joue sur l’échelle de valeurs et de tailles. Cette immersion profonde dans la nature, ce télescopage sur les pâturages, permet au spectateur d’approcher des beautés sauvages qu’il n’aurait peut-être jamais eu l’occasion de voir de si près. C’est une journée de la vie d’une vache que l’on suit, dans son caractère répétitif et ses événements perturbateurs, mais aussi une immersion dans la nuit pour assister à son sommeil, capturée qu’est la bovine alors auréolée de blancheur.

Dur de mettre en scène des vaches, de contrôler leur réaction, et aisé cependant de choisir un cadrage adéquat, une mise en lumière particulière… Emmanuel Gras a bien compris que l’enjeu et la qualité de son reportage se devaient à son sujet mais aussi et surtout à la manière de l’exposer. Emmanuel Gras a bien le « savoir faire de cadreur orfèvre » qu’on lui attribue. Certains plans font penser à des tableaux de grands maîtres. Une pomme qui tombe, une vache blanche qui avance perdue et minuscule dans la cadre immense de la prairie, puis grossie exagérément en plan rapproché de manière à voir son mufle, son regard ou ses pattes envahir l’espace de l’écran. Emmanuel Gras réussit un coup de maître, une esthétique sans défaut. L’absence de son et de commentaire laisse l’entière place à l’image. Rien n’est à laisser, pas même le « besoin naturel » du bovidé que l’on accueillerait presque comme un élément supplémentaire de cette nature, de ce grand tout ici célébré.

Bovines est un documentaire qui laisse parler la vache et la nature qui l’environne. Ces bovines nous apprennent d’elles-mêmes qui elles sont, qui elles aiment et où elles vivent. C’est captivant.

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Retrouvez dans cette rubrique les films présentés dans le cadre de la programmation ACID à Cannes, depuis ses débuts en 1993.

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