Haut dans les tours

Publié le 11 juin 2014

Le dernier de nos coups de cœur cannois ? Philippine Stindel, Ana Neborac et Annabelle Lengronne, héroïnes du très beau Mercuriales, de Virgil Vernier, présenté à la sélection de l’ACID, l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion, section en marge mais toujours à la pointe du cinéma le plus inventif et le plus stimulant : merci aux films qui vous font redécouvrir certains endroits que vous traversiez le nez en l’air, les magnifiant. C’est Orly dans La Jetée de Chris Marker, Los Angeles dans Collateral de Michael Mann… et Bagnolet dans Mercuriales de Virgil Vernier.

On a rencontré ces filles de feu qui, comme souvent chez Vernier, sont (presque) vierges comme actrices. Philippine Stindel, la plus réservée et les pieds sur terre, a fait deux ans de cours Florent et « garde des enfants » en ce moment. Ana Neborac, la plus mystérieuse, est mannequin, d’origine moldave. Venue de Martinique et passée par le théâtre, Annabelle Lengronne est la plus expérimentée et la plus analytique.

« J’ai puisé dans les souvenirs de quand je suis arrivée ici, il y a dix ans, de Moldavie. » Ana Neborac

Comment décrire ce film atypique, où les couloirs, les barres d’immeubles, ont l’air de sortir d’un film de SF, ou plutôt, de l’idée du futur qu’on se faisait dans les années 70 et les livres de J.G. Ballard ? Ou « de temps reculés », comme le suggère le synopsis ? « L’histoire de cette zone urbaine et de ces filles est liée » , selon Ana Neborac. « Tout s’y mélange et s’y partage. Nos personnages ramènent de la vie et de la lumière dans ces lieux » .

Les Mercuriales faisaient partie d’un projet immobilier ambitieux, coupé net par la crise pétrolière des années 70. Restent ces deux tours autour desquelles le film construit littéralement des personnages. « Virgil Vernier a construit nos personnages au fur et à mesure, par rapport à ce qu’on dégageait », explique Annabelle Lengronne. « J’avais juste comme indication que nous étions désillusionnées : c’était vague mais tant mieux, il y avait une liberté de jeu appréciable. On ne répétait pas et Virgil enregistrait nos conversations improvisées entre personnages pour saisir le bon mot, la bonne intonation, notre musicalité. » Philippine Stindel parle, elle, d’instinct : « on travaillait les mises en situation sur le mode ’qu’est-ce que tu ferais dans ces cas-là, comment tu réagirais’ ».

Une très belle scène de joute verbale résume la méthode, où Ana Neborac propose innocemment des coups à boire à de jeunes hommes dans un café, juste pour être moins seule : « Je ne les connaissais pas. Virgil les avait pris à part et je ne savais pas ce qu’ils allaient dire. Quand on arrive quelque part sans ami, c’est dur de rencontrer des gens. Je leur offre un verre, ils m’agressent et je réponds spontanément. J’ai puisé dans les souvenirs quand je suis arrivée ici, il y a dix ans, de Moldavie. »

Ce que les actrices retiennent bien sûr du film, ce sont les lieux et comment ils ont façonné leurs personnages : « Bagnolet est vraiment hors du temps  », estime Annabelle Lengronne. « Ça pourrait se passer dans le futur tellement le temps est figé au pied de ces tours. Et en même temps, ce désert ambiant contraste avec la richesse de ces personnages, que ce soient les nôtres ou ceux qui y vivent vraiment. Les Mercuriales me font un peu moins peur quand je les vois maintenant, car je sais qu’il y a de la vie dedans. »

Un décor magique, énigmatique, où s’ébattent de jeunes femmes en quête de boulot, d’amitiés et d’avenir.

Philippine Stindel a des souvenirs plus précis du Palacio, une discothèque monumentale où elle eut une scène difficile : « Mon personnage voudrait être danseuse et finit par y faire du pole dance. J’ai pris des cours, on m’a mis en confiance parce que mon personnage est en général habillée trop sexy et je ne suis pas à l’aise avec la nudité. Mais dans ce moment précis du film, nos trois personnages sont ensemble, mais à la croisée de chemins. Qu’est-ce qu’on va faire de nos vies ? C’est un film où les relations ne fonctionnent pas toujours. On s’entend bien avec quelqu’un, mais on réalise qu’il y a un malaise parce que la rencontre n’a pas forcément lieu au bon moment de notre vie. »

Le film se passe en été et on déclare au trio que c’est le parfait film de fin d’été, avant la rentrée des classes. Annabelle Lengronne objecte : « C’est plutôt un film de fin d’hiver, de début de printemps, avec ces scènes où tout est démoli. C’est un peu punk. Ça dit que la société est à reconstruire. » Ana Neborac renchérit : « C’est positif ».

L’image la plus forte du film est celle où Philippine et Ana font une pause cigarette au sommet d’une des Mercuriales : « C’était un peu effrayant parce que c’est compliqué d’y accéder. On devait aussi porter des masques pour ne pas avoir de problème avec le système de climatisation. Et on devait regarder en bas ! J’avais la nausée, surtout après plusieurs prises et plusieurs cigarettes ».

Ana Neborac rajoute : « Et il y avait 72 étages ». Un débat s’ensuit. Combien d’étages aux Mercuriales ? 24, 30, 70 ? Encore après le tournage, les lieux restent définitivement mystérieux.

Léo Soesanto, Lui Magazine

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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