Interview Cannes : « Mercuriales » de Virgil Vernier, à l’ACID

Publié le 12 juin 2014

Pour sa deuxième fiction après Orléans (2013), Virgil Vernier, qui a longtemps réalisé des documentaires, signe son film le plus abouti, Mercuriales. Dans cette œuvre atmosphérique et tortueuse, le réalisateur suit les parcours de deux jeunes filles qui se rencontrent sur leur lieu de travail, les tours Mercuriales, à Bagnolet. Lisa est une Moldave venue en France pour chercher du travail, Joane a débarqué à Paris pour devenir danseuse. Toutes deux déploient leurs rêves et leurs espoirs dans un environnement difficile. Le réalisateur s’attache à nous montrer comment celui-ci les révèle et les construit. Rencontre.

Pourquoi avoir eu envie de filmer des tours de toutes sortes ?

J’ai grandi face aux Mercuriales et je les ai toujours trouvées mystérieuses. Elles incarnent le capitalisme triomphant, l’américanisation de la France. Un jour, ça a été le 11 septembre 2001. Dans ma tête, j’avais associé les Mercuriales aux tours du World Trade Center. J’étais choqué, c’était comme la fin d’une époque. Pour les tours de cité, c’est pareil. Dans les années 1970, sur les ruines de la seconde guerre mondiale, on a construit de grands ensembles pour accueillir les immigrés. Et, maintenant, on les détruit à nouveau, on se dit que toutes ces cités, c’est de la merde, on va tout casser, on va reconstruire. On peut être pessimiste et se dire que ça va être la même chose. Ce sont de nouvelles ruines. Et, moi, je voulais un film qui parte de là. Le 21ème siècle, le début d’une nouvelle ère.

Tu as fait des recherches sur la manière dont les Mercuriales ont été construites ?

Oui, mais je ne les ai pas utilisées pour le film car je trouve ça chiant pour le spectateur. C’est une histoire géniale. A l’origine, c’est une ambition avortée, celle d’établir un grand quartier d’affaires qui aurait pu concurrencer La Défense. La crise pétrolière a fait échouer le projet et il n’en reste que ces deux tours qui, au départ, siégeaient au milieu d’un terrain vague.

Dans tes films, tu pars souvent d’un lieu pour construire une histoire.

Oui mais, cette fois, la ville n’est jamais regardée d’un point de vue objectif, elle est toujours liée à la façon dont les protagonistes l’appréhendent. Pour dire des phrases à la con, elle est un personnage au même titre que les filles. J’ai imaginé un récit parallèle qui suivrait son évolution, elle devient de plus en plus cauchemardesque, un lieu voué à la destruction, un enfer moderne.

Beaucoup de séquences sont déconnectées de l’intrigue principale.

Il ne fallait pas que ce soit de la greffe, que ce soit artificiel. Il y a un tronc d’arbre et plusieurs branches. Pour moi, ce n’est pas un film où l’on suit un personnage en particulier mais plutôt des hypothèses de vie. On passe de la mélancolie d’une fille à la vitalité d’un petit enfant de 9 ans. Chacun prend le relais pour voir comment il réagit face au monde contemporain. Certains de mes films précédents, Karine ou Chroniques de 2005, avaient déjà ce cheminement, cette façon de basculer d’un personnage à un autre.

Le mot « Mercuriales » a beaucoup de sens différents. Qu’est-ce qu’il évoque pour toi ?

J’aime tout ce qu’il déploie. J’imagine une fête imaginaire, de guerre et de sang et héritée des Bacchanales, qui jaillirait à travers Joane et Lisa. Le métal Mercure peut devenir de l’or mais, en même temps, il est synonyme de maladie, de lourdeur. Quant à la planète Mercure, elle est à la fois la plus chaude et la plus froide du système solaire. Pour moi, le côté froid correspondrait à Lisa tandis que le côté chaud ressemblerait à Joane. C’est la confrontation entre les deux : Lisa représente la vieille Europe, avec ses démons, ses souvenirs troubles. Joane n’est pas hantée par son passé.

Joane de Mercuriales est-elle la même Joane que celle d’Orléans, ton précédent film ?

Orléans, c’est comme un prequel qui mettait en scène Joane un an avant son départ vers la capitale. Entre les deux Joane, il y a des différences, mais il y a la même naïveté et, ensuite, le même désenchantement.

Tout au long du film, il est souvent question de guerres qui se déploieraient à travers l’Europe…

Lisa a connu les guerres des années 1990, l’écroulement du bloc soviétique. Elle arrive en France et elle retrouve des violences semblables, peut-être sous des états un peu moins manifestes…

Le film ressemble beaucoup à Andorre, l’un de tes courts-métrages, dans son côté hypnotique.

C’est ce vers quoi j’ai envie d’aller à l’avenir, même si je ne veux pas tomber dans l’abstraction pure. La musique de James Ferraro participe de cette ambiance ténébreuse et futuriste, comme un son venu d’une époque inconnue. J’ai envie de créer des états de transe, à la façon d’un Kenneth Anger dont j’avais vu Scorpio Rising et Invocation Of My Demon Brother il y a longtemps, des films qui m’ont beaucoup marqué. Je veux partir d’éléments réalistes et révéler ce qu’ils ont de mystique.

Propos recueillis par Quentin Grosset, TROIS COULEURS

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