Interview Virgil Vernier (Mercuriales)

Publié le 12 juin 2014

Le réalisateur Virgil Vernier a employé sur son long métrage poétique et expérimental Mercuriales (ACID, Cannes 2014) des musiques de James Ferraro (avec lequel il avait travaillé pour la musique de Andorre). Il relate sa rencontre avec la musique du musicien américain qui lui a inspiré ses images.


Cinezik : Quel rôle joue la musique pour vous dans Mercuriales ?

Virgil Vernier : Cette musique fait partie des personnages principaux du film. Il y a les deux filles, la ville, et cette musique elle-même que je considère comme un personnage au sens où elle m’a inspiré des séquences. Je la connaissais avant de tourner, j’ai vécu avec elle pendant le tournage et pendant que j’écrivais le film. Des athmosphères m’apparaissaient. Je voulais pouvoir caser les morceaux dans un film. C’était vraiment important. Ce n’est pas de l’illustration, c’est vraiment un personnage. Ce sont des allers et retours entre mes envies de faire certains plans, certaines séquences, et ces musiques que j’ai découvertes, que je trouve sublimes. Elles sont à la fois très peu narratives et en même temps très évocatrices.
Je passe beaucoup de temps à marcher dans la rue, à traîner dans des villes de banlieue en écoutant de la musique au casque. Il se passe parfois des rencontres entre des sons et des ballades que je fais. Je me dis : « je vois vraiment ça avec cette musique ».

Connaissiez-vous personnellement le musicien James Ferraro avant d’utiliser sa musique dans Mercuriales ?

V.V : Je l’ai découvert sur des blogs. Sa musique a une aura intemporelle. C’est la même envie que j’avais par rapport aux images et le film en général. Je voulais trouver une texture de son, de mélodie, de traitement, qui n’a l’air d’appartenir à aucune époque, qui a l’air de venir du passé, et qui en même temps est futuriste. Certains morceaux utilisés semblent provenir de la musique des hommes des cavernes, complètement primitive, intuitive, animale, chaotique, anarchique.

Est-ce que James Ferraro a composé une musique spécialement pour le film ou ce n’est que de la musique pré-existante ?

V.V : J’avais déjà fait un premier film, qui s’appelle Andorre, un moyen métrage où j’ai utilisé sa musique. Il m’a donné gratuitement deux morceaux. Ensuite, je lui ai dit « faisons un film ensemble ». J’avais vraiment l’idée pour Mercuriales de lui demander de composer spécialement, mais je me suis tellement passionné pour tous les disques qu’il a enregistrés, c’est tellement parfait ce qu’il y avait déjà dans les disques que je me suis dit « finalement j’ai vraiment envie de prendre ce terreau-là. » Plus tard, je lui ferai composer de manière plus classique, en lui donnant des intentions. Mais là, il y avait déjà trop de choses à utiliser. Il est complètement inconnu en France, très peu connu aux Etats-Unis, il a sorti une soixantaine de disques, principalement sous forme de cassettes, sous forme de CD-R que lui-même envoyait à des gens, tirés à 100 exemplaires, sous forme de purs fichiers Youtube, Soundcloud, ou des albums plus traditionnels, des vinyls tirés à 5 exemplaires. Il a fait au moins soixante disques. Dans Discocogs, la bibliothèque où sont recensées toutes les éditions de disques, il a soixante albums enregistrés, dont la moitié enregistrée sous des alias très bizarres, pas James Ferraro mais des noms psychédéliques. Personne ne sait que c’est réellement lui. Il s’amuse à faire tout le contraire de ce que font les gens en musique, de complètement casser l’imagerie de starification et l’imagerie d’identification, d’aller contre l’industrie de la musique.

Comment êtes-vous rentré en contact avec lui ?

V.V : J’ai réussi à trouver le contact de quelqu’un qui le connaissait, à Los Angeles. J’écoute beaucoup de musiques qui viennent de Los Angeles. Dans cette scène, ils se connaissent tous, il sont tous à faire une musique hallucinante en ce moment. Je connaissais quelqu’un qui connaissait Ariel Pink, un des plus gros musiciens de Los Angeles en ce moment, et qui a pu me mettre en contact avec James Ferraro.

De quelle manière lui avez-vous présenté le projet de Mercuriales ?

V.V : Je lui ai envoyé le film Andorre, il était très emballé. Ce qu’il fait est proche de mon univers. Par rapport à l’imagerie qu’il déploie dans ses pochettes de disques et dans ses clips, j’ai vu que ça ressemblait un peu à un univers que j’avais aussi. On a eu un rapport de confiance, il a compris qu’on était sur une bonne voie et que sa musique n’était pas détournée d’une mauvaise manière. Au départ je ne savais pas si je voulais utiliser une musique pré-existante ou lui faire faire quelque chose. Très vite, quand j’étais en montage, je me suis rendu compte qu’il y avait un tas de musiques que j’avais sélectionnées depuis des mois qui collaient bien. Je lui ai expliqué la situation en lui disant que j’avais d’autres projets où j’aimerais lui faire composer de la musique, dont une comédie musicale que j’aimerais faire. Je lui ai fait la liste de tous les morceaux que je voulais utiliser. Il trouvait ça très bien. Il avait juste demandé si c’était IN ou OUT, il était hyper calé sur le genre de traitement que l’on peut faire de sa propre musique.

Votre film s’est donc fait surtout au montage ?

V.V : Oui, et en même temps dans les repérages. Je passe devant un immeuble en ruine, j’écoute James Ferraro, et je me dit « tiens c’est très beau là, il y a quelque chose, on dirait que c’est la résurgence de la décadence gréco-romaine, on dirait que c’est la fin des mayas ». La musique peut révéler un aspect enfoui derrière un décor, comme dans un film de Pasolini où d’un coup, parce qu’il met Jean-Sébastien Bach sur des combats de jeunes sur un terrain vague, ça devient autre chose qu’une simple une bagarre quelconque.

Lors de la séquence du show de striptease, il s’agit toujours d’une musique de James Ferraro ?

V.V : Oui, dans le club de strip-tease, le Palacio, la musique est toujours celle de James Ferraro. Elle est utilisée comme une sorte de musique hyper capitaliste, qui vanterait la virilité, qui pourrait être une pub pour des déodorants. En même temps, avec cette musique, le club devient un lieu sacré, il se met à ressembler à Babylone, le temple de la luxure. Il n’y avait pas besoin de trop en faire dans l’élégiaque par la musique, le lieu est déja ainsi en lui-même.

Certaines séquences ont-elles été montées sur la musique ?

V.V : Oui carrément. Il y a des séquences où je voulais laisser le moment musical se clore. C’est très important d’être dans un tempo, qui est tout sauf celui du clip mais qui épouse la musique et qui respecte ce qu’elle déploie comme intention.

Pour finir, vous disiez avoir un projet de comédie musicale, quel type de comédie musicale ?

V.V : La comédie musicale, c’est l’art suprême, c’est Broadway. Je n’avais jamais trouvé un musicien qui m’inspire assez pour faire une comédie musicale. Mais dès que j’ai rencontré la musique de James Ferraro, j’ai vraiment l’impression que l’on peut faire un truc dingue, une sorte de West Side Story d’aujourd’hui en banlieue parisienne, avec du spectaculaire, des guerres de gangs, des destructions de cités.

Propos recueillis par Benoît Basirico, Cinezik.org

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