Itchkéri Kenti

Un film de Florent Marcie

France - 1996 - 145 min - Couleur - Video

Sortie : 7 février 2007

Scénario : Florent Marcie
Image : Florent Marcie
Son : Florent Marcie
Montage : Florent Marcie


Tourné clandestinement en Tchétchénie pendant la première guerre, monté dix ans plus tard pour témoigner d'une histoire oubliée, {Itchkéri Kenti} est, aux yeux des Tchétchènes, un film symbole. Limiter sa portée à la Tchétchénie serait pourtant réducteur. En France, en Europe, en Algérie, l'intensité des réactions parle d'elle-même : chacun se découvre un peu Tchétchène après avoir vu ce film. Itchkéri Kenti est un film sur l'humain dans la guerre et la résistance. Un film qui interroge notre mémoire.


Le camion est arrêté en pleine rue, toute la famille est juchée à l’arrière dans la benne. Il faut y aller dit le père, il est plus de sept heures. Tout le monde s’impatiente. La mère s’énerve, mais que fait cette femme ? Une jeune fille s’approche en courant, elle arrive dit-elle en jetant son baluchon sur la plateforme, elle grimpe à son tour. Tout le monde, la caméra aussi, regarde le bout de la rue noyée dans la brume, mais la femme n’arrive pas, la peur augmente, la mère est au bord de la crise de nerf. Le camion est toujours arrêté, celui qui est derrière la caméra a-t-il peur ? On ressent la peur nous aussi, on a envie que le camion démarre, on veut partir avant l’arrivée de l’armée russe. Le temps réel existe au cinéma, un temps qui n’est pas un temps de cinéma, un temps conventionnel. Le temps réel disperse son atmosphère entêtante autour du spectateur, il n’est pas une idée du temps, il produit son effet sur le corps du spectateur. Le spectateur n’a pas vu les soldats russes, sa maison n’a pas été détruite, sa femme n’a pas été violée, son fils tué, mais la caméra a une telle intimité avec ceux qui attendent qu’il ressent la peur. Le pays est devenu une énorme nasse dans laquelle les villageois tchétchènes veillent. Ils répondent parfois aux balles par quelques mots drôles pour tromper leur angoisse. La caméra attend avec eux, allongée sur le plancher ou blottie au fond d’une cave pour échapper à la mitraille. Une fillette passe la tête à l’extérieur, toutes les vitres sont brisées, la maison du voisin est en feu. Que faire ? Bouger, traverser en courant une rue boueuse, un petit bois décharné, attendre dans la gadoue, guetter l’entrée du village ? Ils vont surgir de là-bas. Quelque chose approche, un cheval, libre et fou et bientôt la silhouette noire et anguleuse d’un tank. Il s’est arrêté au loin dans la perspective de la rue, immobile comme s’il nous regardait. La caméra est là pour enregistrer ce temps épaissi par l’angoisse, pour nous apprendre à quel point la peur de mourir est banale. Dix ans ont passé depuis ce voyage en Tchétchénie, celui qui tenait la caméra a un point de vue, il n’est pas une machine, il aime le peuple tchétchène. Pour nous, il se repasse encore et encore ces visages et ces corps rudes qui chantent leur indépendance. Au film du temps réel, il mêle le film de sa subjectivité, de son admiration pour ce petit David tchétchène que le grand Goliath russe a toujours tenté d’éliminer, pour ces hommes et ces femmes tenaces qui ne se soumettent jamais quelle que soit la souffrance endurée. Il veut que cette histoire vienne jusqu’à nous, et en effet elle éclaire ces obscurs entrefilets des journaux, ces brèves informations télévisées. Elle nous met dans le cœur de ces hommes et de ces femmes qui bricolent l’espoir avec des morceaux de tôle et quelques planches. En Itchkérie l’espoir s’appelle survie.

Joël BRISSE et Marie VERMILLARD, cinéastes

Les Films


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