KT Gorique “On peut partir de rien et faire de belles choses”

Publié le 2 juin 2014

FESTIVAL DE CANNES. Dans Brooklyn, premier long-métrage de Pascal Tessaud tourné entre Saint-Denis (93), Paris et Martigny (Suisse), la rappeuse suisse KT Gorique, championne du monde de freestyle End of the Weak, a illuminé l’écran et la sélection ACID 2014. Interview.



Comment s’est passée ta rencontre avec Pascal Tessaud ?



KT Gorique : Pascal cherchait son héroïne et naviguait sur YouTube à la recherche d’une rappeuse, slameuse, ou comédienne qui pourrait interpréter le rôle de Coralie. C’est à force de fouiller qu’il est tombé sur une vidéo de moi au mondial End Of the Weak à New York et m’a contactée via Facebook. Il m’a parlé de son projet que j’ai trouvé complètement barge et génial. Je n’avais jamais joué la comédie mais il a quand même voulu m’auditionner. Il est donc venu en Suisse pour me faire passer un test. Deux semaines plus tard, il m’a appelée en me disant qu’il m’avait choisie. L’aventure a démarré à ce moment-là ! Je suis partie neuf semaines à Paris pour les répétitions et le tournage.



En tant que première femme, seule suisse et plus jeune vainqueur du concours End of The Weak, comment es-tu venue au rap ?



J’ai d’abord commencé par l’écriture. Vers l’âge de 8 ans, j’écrivais un « pseudo-journal » en rimes ! Je suis née à Abidjan (Côte d’Ivoire), et j’y ai grandi jusqu’à l’âge de 11 ans. J’ai ensuite immigré en Suisse avec ma mère et ma petite sœur. Petite, je faisais beaucoup de danse et c’est en arrivant en Suisse que j’ai découvert le hip-hop. Inutile de dire que j’ai tout de suite commencé à breaker, faire du Pop, du Lock, du New Style, du Krump, bref, tous les styles de danse hip-hop qui existent, tout en continuant d’écrire mon journal et mes rimes chaque jour. Ces deux choses me passionnaient tellement que j’ai voulu les lier d’une manière ou d’une autre.



Alors un jour, je me suis dit : « Je vais prendre des instrus de hip-hop sur lesquelles j’aime danser et je vais réciter mes textes par-dessus » : c’est comme ça que j’ai rappé mes premiers textes vers 13 – 14 ans. J’ai ensuite rejoint le groupe “Frères Incendie” vers l’âge de 16 ans. Nous avons réalisé deux street-albums et de nombreux concerts en Suisse Romande. Plus tard, en 2012, j’ai participé à End Of the Weak (Ligue internationale d’improvisation et de freestyle rap, NDLR). En gagnant le titre de championne Suisse, j’ai obtenu ma place au mondial à New York et suis effectivement devenue la première femme, la première suisse et la plus jeune personne de l’histoire à être Champion du Monde End Of the Weak : pour l’instant je garde les trois records ! J’ai ensuite réalisé une mixtape : « Qui sème le vent » téléchargeable gratuitement sur Internet, puis effectué une grande tournée d’un an et demi en Suisse Romande, France, Belgique, Angleterre et Canada… Je prépare actuellement mon premier album solo qui sortira j’espère fin 2014-début 2015…



Qu’est ce qui t’a donné envie de jouer dans Brooklyn ?



Ce qui m’a donné envie de jouer dans ce film c’est d’abord les messages que Pascal fait passer à travers son scénario, ce qu’il a voulu y démontrer, les causes qui y sont défendues, mais surtout, parce que c’est un film qui montre les vrais valeurs du hip-hop. Beaucoup pensent qu’elles ont disparues et ce film prouve que des gens se battent encore pour que ces valeurs ne disparaissent pas. Brooklyn prouve aussi qu’on peut partir de rien et faire de belles choses si on le veut vraiment et qu’on peut se battre sans jamais baisser les bras. La passion de Pascal m’a aussi convaincue tout de suite. Dans mon univers, je suis comme lui : passionnée, perfectionniste, obsessionnelle même parfois… !



Le film a été essentiellement tourné à Saint-Denis (93). Pour toi qui vient de Suisse, quelle vision as-tu de la France et de son rapport aux banlieues ?



Pour être totalement franche et honnête, je n’ai pas vraiment aimé Paris mais j’ai adoré Saint-Denis. Paris est une très belle ville et il y a des tas de choses à y faire mais pour moi qui vient d’une minuscule ville de Suisse, je me suis très vite sentie oppressée au milieu de tous ces gens stressés, énervés et – désolé – souvent pas très polis… Attention, j’ai aussi rencontré des personnes géniales à Paris mais ce que je veux dire c’est que l’atmosphère y est parfois pesante, surtout pour quelqu’un qui ne connaît pas du tout cet environnement. Par contre, dès qu’on sort du métro à Saint-Denis, on se sent vraiment au cœur de la vie. C’est une ville tellement animée, où toutes les origines, religions cohabitent ensemble, les rues sont pleines de personnes qui sourient et prennent le temps de vivre. Contrairement à Paris où j’ai souvent eu l’impression de voir des gens courir sans savoir vraiment pourquoi…



Quel rapport fais-tu entre rap et cinéma ?



Le rap et le cinéma sont deux choses qui ne se ressemblent pas mais sont complémentaires. La force des mots et celle des images…



Comment s’est déroulé le tournage ?



Le tournage a été plutôt difficile pour moi. Je découvrais l’univers du cinéma et j’ai vraiment eu du mal à gérer mes émotions parfois : être patiente, etc… Ce qui était dur aussi, c’est que je n’avais aucun de mes repères habituels en étant dans une ville que je ne connaissais pas. Heureusement, mes proches et ma manager m’ont beaucoup soutenue, et m’ont poussé à aller au bout de cette aventure. Aujourd’hui, je ne regrette rien, je suis fière de nous !



Puisqu’il s’agit de ta première expérience cinématographique, comment t’es tu approprié ton personnage ?



Je pense que Coralie me ressemble beaucoup et comme Pascal me l’a dit : « Il faut donner de tes émotions pour qu’elle puisse vivre ». Pascal a réussi à me faire aimer mon personnage et surtout à le comprendre à travers le mois de répétitions que nous avons fait avant le tournage. J’avais vraiment envie que Coralie existe et qu’elle soit la plus vraie possible alors j’ai essayé d’utiliser au mieux mes émotions pour que les siennes se lisent à l’écran.



Que penses-tu de la sélection de Brooklyn à l’ACID ?



C’est un miracle pour nous tous d’avoir été sélectionné à l’ACID ! Un film sur le rap et la banlieue, sans budget, tourné sans autorisations, en improvisation, ne réunissant que des bénévoles et une quasi-totalité de comédiens qui n’avaient jamais joué de leur vie… C’est un miracle… Nous avons fait ce film avec le cœur et beaucoup d’engagement. C’était un bonheur de pouvoir le découvrir à Cannes. Espérons vraiment qu’il pourra sortir en salle.



Propos recueillis par Claire Diao, Le Bondyblog

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