L’Homme qui Marche : Sharqiya

Publié le 17 mai 2012

Quand on évoque la relation d’Israël à ses « minorités » (ethnies occupant ce sol avant la création de l’État), on a beau faire, l’image du sort des Palestiniens s’impose systématiquement à l’esprit, même quand – comme dans ce film-ci – ce sont d’autres populations qui sont présentées. Cependant, l’habileté de Sharqiya, de l’Israélien Ami Livne, consiste à traduire cet état de fait sans se complaire dans le caractère emblématique de son récit, en s’intéressant à la singularité et à l’ambiguïté d’une situation individuelle.

Kamel, son frère et sa belle-sœur, les trois déracinés de Sharqiya, ne sont pas palestiniens, mais bédouins – autrement dit, de tradition nomade, mais contraints par le pouvoir en place à la sédentarité, en l’occurrence clandestine. Leur campement en tôle ondulée dans le désert est promis à la démolition imminente. Seulement, on sait dès les premiers plans que ce sera pas tout à fait un exemplaire standard de « film-sur-la-situation-des-Arabes-en-Israël » : un personnage, Kamel, occupe d’entrée de jeu le champ, prenant une place prépondérante et singulière qu’il ne quittera plus. Le film s’ouvre sur son retour chez lui, une longue balade à pied après sa descente de bus en rase campagne. La caméra le suit dans sa marche, juste assez longtemps pour que la durée, le silence et l’isolement se fassent sentir. Et puis, une fois arrivé au campement, le voilà comme assailli par les siens, qui déboulent dans « son » cadre de plan-séquence sans crier gare, tels des importuns. Le ton est donné : Ami Livne vise moins le portrait d’une communauté que celui d’un homme qui s’y trouve terriblement à l’étroit.

Kamel est le vrai nomade du film, en somme : à l’étroit partout, il se révèle incapable de s’intégrer. La justesse du film est de pointer à quel point ses choix personnels y ont autant à voir que les contraintes sociales, lesquelles ne peuvent tout à faire servir d’excuse misérabiliste. Son frère lui reproche de ne pas partager le sort des siens, d’aller travailler à la ville chez les Israéliens (agent de sécurité dans une gare routière), de bricoler de l’électronique dans sa cabane, quand les autres triment dans la poussière pour la survie commune. À la ville, ce n’est guère mieux, les avantages professionnels – accordés non sans un certain paternalisme – s’accompagnant toujours de discrets signes d’exclusion. On fait l’appel en début de journée : tous sont nommés par leur prénom, sauf Kamel désigné par un « toi » expéditif. Puis, tandis qu’il arpente la zone qui lui est assignée dans la gare, il écoute en silence les communications radio de ses collègues (en voix-off) dans lesquelles il n’est quasiment jamais impliqué. Entre ces deux pôles centrifuges, la caméra continue de suivre ses allers-retours, ses marches solitaires et routinières à travers le désert – dilatant ainsi silence et isolement comme des signes de son individualisme buté. Car, qu’il marche pour lui-même ou pour rendre service, les pas de Kamel sont captés comme une initiative qu’il s’impose et à laquelle il s’accroche, et qui devient ainsi toute personnelle, voire teintée d’égoïsme. Ainsi, dans le but de réparer une faute, n’hésite-t-il pas à user de stratagèmes pour traverser un champ de mines : on est alors moins dans le lieu commun d’un don de soi (l’homme tient à la vie, il prend donc son temps) que dans la satisfaction individuelle (soulagement de la culpabilité, application d’ingéniosité technique).

Kamel n’est pas satisfait de sa situation de paria, il aimerait se sentir accepté par les uns et les autres, alors il compose comme il peut avec leurs contraintes contradictoires. Mais les greffes ne prennent guère – encore une fois, autant parce que les organismes se défient de Kamel que parce que celui-ci, de par ses aspirations personnelles, s’en exclut lui-même d’une certaine façon. L’ultime et dangereuse initiative qu’il prend pour espérer sauver son campement ne fait que révéler au grand jour sa duplicité, à savoir les désirs égoïstes qui motivent sa posture fragile de membre du corps social. C’est la finesse de Sharqiya que de ne pas occulter, derrière les réflexes et schémas communautaires pour la plupart rebattus (conflits entre tradition et modernité, entre Israéliens et Arabes), la petitesse individuelle qui sous-tend l’appartenance à un groupe. Et puis, la petite note d’ironie finale, entre amertume et apaisement, vaut moins pour elle-même (confirmation de l’inadéquation de Kamel au monde, de la vanité de ses manœuvres) que comme une autre manière de déjouer les schématismes, rappelant que les statuts des groupes et de chacun ne gagnent rien à se figer, et qu’il faut savoir s’adapter, se déplacer, se faire nomade.

Benoît Smith - CRITIKAT.FR

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