Le Challat de Tunis, autopsie d’un serial slasher

Publié le 10 juin 2014

Même si elle n’est pas la plus médiatisée de toutes, la sélection de l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion fait chaque année son trou par ses programmations méconnues mais qui n’ont rien à envier à leurs grandes soeurs. Donoma, La Bataille de Solférino, La Vie au Ranch… les exemples sont légion pour permettre de se représenter la mine de trouvailles que met en lumière l’ACID. Pour tous ces films souvent en recherche d’un distributeur, une sélection à l’ACID est souvent une bénédiction, le coup de projecteur cannois faisant office de vitrine promotionnelle incomparable. Et si l’on en juge par la qualité de son film d’ouverture, le cru 2014 sera un excellent millésime.

Le Challat de Tunis de Kaouther Ben Hania est un objet de cinéma aussi passionnant que flou sur sa possible catégorisation. L’histoire, elle, se fonde sur un fait divers tragique : en 2003, plusieurs jeunes femmes sont victimes des agissement du Challat (la lame), un individu mentalement dérangé qui leur a tailladé les fesses à coup de lames de rasoir ou de couteau. Du criminel, les versions officielles ne relatent pas grand chose : on ne connaît ni son nom ni son visage. Dix ans plus tard, deux jeunes étudiants en cinéma (dont l’une interprétée par la réalisatrice elle-même) décident alors de mener l’enquête pour découvrir l’identité du fameux Challat. Le film met alors en scène les péripéties des deux aspirants cinéastes tentant de mener à bien leur projet dans une Tunisie en pleine mutation sociale depuis le Printemps Arabe, et la chute du régime autoritaire de Ben Ali. Aujourd’hui encore, personne ne peut affirmer la vérité absolue sur l’histoire du Challat, dont le retentissement au sein de la société tunisienne a été l’objet de multiples rumeurs. Il est devenu l’avatar contemporain d’un autre criminel plébiscité par les légendes urbaines : Jack l’Éventreur.

Pour le reste, définir exactement Le Challat de Tunis est un exercice stimulant mais profondément complexe, tant le film emprunte à de multiples genres cinématographiques. Jusque dans sa genèse, le film fascine. Car tout aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est à une fiction que le spectateur a affaire et non un documentaire. Ce choix surprenant s’explique par des raisons essentiellement politiques : lancé avant les révolutions tunisienne et égyptienne, Le Challat de Tunis aurait dû être un documentaire. Mais impossible à l’époque de tourner un documentaire qui viendrait mettre à mal l’image d’Épinal de la Tunisie, “pilier de la joie éternelle” promue par le régime de Ben Ali. Kaouther Ben Hania a choisi dès lors de reconstruire son film comme une fiction, où demeurent néanmoins des pans entiers de faits inspirées du fait divers véritable. Plusieurs des victimes interrogées sont en réalité des victimes du vrai Challat, et même le personnage-clé du film campe son propre rôle ! A l’inverse, d’autres victimes ont été castées pour des comédiennes amatrices, et la majorité des témoignages recueillis dans le film sont romancés. Il flotte dès lors un parfum d’étrangeté au-dessus du Challat de Tunis, à tel point que bon nombre de spectateurs seront légitimement amenés à croire qu’ils regardent un “pur” documentaire.

Mais cette hybridation dépasse le stade de la dichotomie réel/fictif. Ce Challat de Tunis est une oeuvre singulière, traitant avec une légèreté jamais déplacée un fait divers lourd de sens. A la croisée des chemins entre doc et mockumentary, le film accumule les trouvailles comiques grinçantes comme aux plus belles heures d’Affreux, Sales et Méchants d’Ettore Scola. On ne les dévoilera pas toutes, mais entre un jeu vidéo dédié au Challat et l’invention par un de ses admirateurs (aidé par sa mère !) d’un détecteur de virginité qui fonctionne à l’urine, il est impossible de ne pas décrocher un rire décontenancé par tant de mauvais goût voire d’inconscience.

Mais derrière la folie légère de cette fiction documentaire se cache une réalité sidérante d’effroi. Le Challat n’est malheureusement pas un criminel si hors du commun que ça : beaucoup de pays de la région ont eu leur propre Challat, en Égypte et en Jordanie notamment. Mais c’est aussi un cousin lointain du tueur de l’École Polytechnique canadienne qui il y a vingt ans assassinait ses camarades de promo féminines sous prétexte qu’elles n’avaient pas leur place dans une si prestigieuse institution. Et à travers ses nombreuses séquences loufoques, le film dresse le portrait d’une société où certains individus n’ont aucun complexe à ériger ce criminel en héros. Plus généralement, le film laisse transparaître une culture du viol profondément enracinée dans la société tunisienne. Dans les témoignages fictionnels mais criants de vérité de l’homme de la rue de Tunis reviennent les mêmes dérives que dénoncent les associations féministes depuis des décennies : la déculpabilisation de la pulsion de viol et la culpabilisation de la victime. Car après tout, elle reste une femme pécheresse qui l’a sans doute au fond un peu mérité en sortant dans des tenues si suggestives. Sans faire aucun amalgame, ce portrait d’ensemble de la société tunisienne est édifiant sur l’archaïsme de sa vision du rôle de la femme qui transpire de chacune de ses entités fondamentales. Et notamment la religion, comme en témoigne le discours glaçant (bien que toujours fictionnel) d’un imam qui affirme que le diable s’adresse toujours à l’homme par l’intermédiaire de la femme.

Le Challat de Tunis est un prototype de cinéma hybride en tous points vivifiant, capable de faire rire sans pour autant perdre du mordant de son substrat social. Porté par un anti-héros bigger-than-life portant fièrement le visage du Tony Montana de Scarface sur son tee-shirt fétiche, ce premier long-métrage de Kaouther Ben Hania a déjà son avenir tout tracé. Pour la réalisatrice, le pari est déjà rempli : succès dans son pays d’origine, le film a trouvé un distributeur en France. Et s’est imposé comme l’une des premières grandes bouffées d’air frais du Festival, pour ne rien gâcher.

Julien Lada, Cinematraque

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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