« Le Challat est devenu une légende urbaine à Tunis »

Publié le 10 juin 2014

Avec Le Challat de Tunis, présenté en ouverture de l’ACID à Cannes 2014, Kaouther Ben Hania part sur les traces d’un mystérieux motard qui tailladait au rasoir les fesses des femmes. Elle explique pourquoi la « Lame » (challat) est devenue un mythe, les raisons qui l’ont poussée à mélanger fiction et réalité afin de le mettre en scène, et raconte comment son interprète principal s’est retrouvé en prison, pendant le tournage.



Quand avez-vous entendu parler du Challat pour la première fois ?

En 2003, au moment où le fait divers a eu lieu. À Tunis, où je me trouvais, tout le monde ne parlait que de ça et cette histoire ne nous a jamais vraiment quittés. Les gens continuent à l’évoquer régulièrement. Le Challat est devenu une figure récurrente, une sorte d’ogre. C’est un personnage fascinant et le mystère autour de son identité n’a fait que renforcer cela. D’un point de vue cinématographique, son anonymat m’intéressait : c’était un défi de parvenir à composer avec cette contrainte. Il fallait parvenir à incarner le Challat sans l’incarner, en quelque sorte.

Pourquoi en parler dix ans après les faits ?

Les événements ont eu lieu en 2003, mais mon film se passe après la révolution de 2010 et pour une raison bien simple : avant cette date, il était impossible de mener une investigation sur l’affaire du Challat, dictature oblige. Ça n’est devenu faisable qu’après la révolution. Et puis, c’est un film sur le changement, sur l’après révolution. Je parle de ce qui a évolué dans les mentalités, de ce qui résiste au changement, des esprits archaïques qui peinent à aller de l’avant… Cette affaire était aussi un prétexte pour parler de misogynie et des problèmes dans les rapports hommes-femmes.

« L’affaire avait crée une telle psychose que la police a pioché un coupable tout désigné parmi les conducteurs de mobylettes. Comme Jallel avait un casier judiciaire, c’est tombé sur lui... »


Comment s’est déroulé l’enregistrement des micro-trottoirs où vous demandez à des hommes leur opinion sur le Challat ?

Ça s’est passé très simplement. Il était très important de savoir si, en 2013, on associe le mot challat à ce personnage, s’il est encore dans l’inconscient collectif. Je voulais savoir comment les gens interprétaient les faits et comment ils voyaient ce personnage. C’est l’une des rares parties du film à être vraiment documentaire, captée sur le vif. Les autres ne donnent que l’impression de l’être.

Qu’est-ce qui vous a décidé à donner cette forme hybride au film, à la fois documentaire, re-création de scènes et making-of ?

L’affaire de 2003 n’est pas qu’un fait divers : elle est carrément devenue une légende urbaine. Chacun raconte l’histoire à sa façon et des versions différentes circulent dans Tunis. Ce mélange entre fantasme et réalité ne pouvait que m’intéresser. C’est lui qui m’a poussée à adopter cette forme. Je me posais beaucoup de questions sur la manière d’aborder le sujet et ce choix m’a finalement apporté une liberté que je ne soupçonnais pas. Un autre aspect important concerne le budget. Les productions classiques coûtent très cher. Tourner une fiction dotée d’une ambition artistique, mais avec les moyens d’un documentaire, collait parfaitement à notre économie. Je n’ai pas subi de restriction de planning. J’ai pu expérimenter autant que possible.

Les victimes avérées du Challat qui témoignent sont-elles les vraies victimes ou des actrices ?

Ce sont les vraies victimes. Elles ont rencontré Jallel Dridi, en 2003, dans le cadre de confrontations, suite au fait divers. Jallel avait été incarcéré en 2003 car il était soupçonné d’être le Challat, alors qu’il n’était qu’un bouc émissaire. L’affaire avait créé une telle psychose que la police a pioché un coupable tout désigné parmi les conducteurs de mobylettes. Comme Jallel avait un casier judiciaire, c’est tombé sur lui, puis il a été relâché par le juge d’instruction faute de preuves. L’une des victimes raconte d’ailleurs qu’elle a aidé à le faire innocenter… Sur la question des personnes qui apparaissent dans le film, Le Challat de Tunis est là aussi très hybride. Par exemple, le témoignage des victimes est purement documentaire, alors que Jallel joue son propre rôle, que je lui ai écrit.

« Un jour, le chauffeur qui devait conduire mon acteur principal de chez lui jusqu’au lieu de tournage est arrivé seul. La police était passée le matin même, l’arrêter pour recel et vol... »


Quand avez-vous décidé de le faire jouer dans le film ?

Après la révolution, mon projet de fiction sous le bras, j’ai pu accéder aux archives de la police de l’époque, et notamment aux procès-verbaux. J’y ai trouvé l’adresse de Jallel. Comme il n’habite pas à Tunis, j’ai envoyé mon assistant et notre directeur de production, qui sont allés le chercher dans son quartier. Il les a d’abord pris pour des policiers et s’est enfui de chez lui, par derrière. Mais ils ont expliqué le projet à sa mère et il a fini par revenir, par accepter de me rencontrer, même s’il était très méfiant au départ. Au cours de notre entretien, je me suis dit que ce serait un avantage s’il savait jouer. Je lui ai fait faire des essais caméra et j’ai été très agréablement surprise par sa capacité de « mentir vrai » devant l’écran. Alors j’ai travaillé sur cet aspect du projet.

Jallel Dridi est un acteur né. Quelles ont été les éventuelles difficultés liées à ce tempérament ?

C’est un acteur né, mais qui n’a jamais joué. Parmi les petites difficultés, il y a cette scène d’audition qu’il ne voulait pas jouer. Il ne voulait pas dire de grossièretés devant moi. Il a fallu le coacher, travailler avec lui pour que ressorte sa vraie nature. Mais il y a eu un plus gros souci. Un jour, le chauffeur qui devait le conduire de chez lui jusqu’au lieu de tournage est arrivé seul. La police était passée le matin même, l’arrêter pour recel et vol. Jallel est resté un an en prison et nous avons dû arrêter le tournage pendant cette période, sans savoir quand nous pourrions reprendre. Selon son avocat, il aurait tout aussi bien pu rester cinq années en prison… Il a finalement été innocenté et nous avons pu nous atteler à la fin du tournage, qui d’ailleurs se déroule en prison. Entretemps, on m’avait suggéré de réécrire la fin pour qu’elle puisse se tourner sans lui, mais le montage des premières séquences m’avait définitivement convaincu que je ne pouvais pas me passer de lui.

Une année s’est donc écoulée entre certaines séquences du film ?

Oui. D’ailleurs, quand on y prête bien attention, on peut constater que l’actrice qui joue la fiancée de Jallel a pris du poids pendant cette pause… Au final, le film s’est tourné sur plus de trois ans. On avait commencé à tourner des images de repérages en 2010, destinées à proposer un teaser aux comités de financement. Dans le montage final, il y a des images de cette époque qui sont restées. On a ensuite tourné avec Jallel à partir de la fin de l’année 2011, puis en 2013 après une année d’interruption forcée. L’avantage, c’est que ça m’a permis de beaucoup réfléchir, de changer pas mal de choses. Je pense qu’au final, ça a été bénéfique pour le film.

« Des personnes qui n’avaient jamais mis les pieds dans une salle de cinéma sont venues voir le film. D’habitude, le cinéma en Tunisie, c’est regarder des DVD pirates ou des DVIX ! »


D’où vient ce jeu vidéo inspiré du Challat, dans lequel on doit taillader les fesses des passantes, aux commandes d’un motard ?

C’est ma création. Ce jeu vidéo relève du domaine du possible. Il n’existe pas dans la réalité, mais il pourrait exister. Il fait partie de cette zone un peu grise dans laquelle se trouve le films, à la frontière de la fiction et de la réalité. En tant que réalisatrice, c’était un grand défi de fabriquer des choses qui semblent avoir été prises sur le vif, alors qu’il y avait en fait des costumes et des maquillages qu’il fallait faire oublier à l’écran. C’est le défi que je me suis fixé.

Le film est déjà sorti en Tunisie : comment a-t-il été reçu ?

Il est sorti le 1er avril – date symbolique que nous n’avons pas choisie par hasard – et a été très bien reçu. La Tunisie a un problème avec les salles de cinéma, qui ferment de plus en plus. On ne disposait donc pas d’énormément d’endroits où projeter le films, mais il a affiché complet pendant longtemps. J’ai tenu à organiser beaucoup de débats avec le public et la réception a toujours été extraordinaire. Des personnes qui n’avaient jamais mis les pieds dans une salle de cinéma sont venues voir le film. D’habitude, le cinéma en Tunisie, c’est regarder des DVD pirates ou des DIVx. Nous avons tout fait pour que Le Challat de Tunis ne soit pas piraté et nous continuons d’y veiller.

Propos recueillis par Christophe Beney, Accreds

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