Le Dernier des fous

Un film de Laurent Achard

France - 2006 - 96 min - Couleur - 35mm

Sortie : 3 janvier 2007

Sélections et prix :
Prix Jean Vigo 2006 - Prix de la mise en scène, Festival de Locarno 2006
Scénario : Laurent Achard et Nathalie Najem
Image : Philippe Van Leew et Georges Diane
Son : Philippe Grivel
Montage : Jean-Christophe Hym


Avec :
Julien Cochelin, Pascal Cervo, Annie Cordy, Fettouma Bouamary, Jean-Yves Chatelais, Dominique Reymond, Florence Giogetti, Dorine Bouteiller, Thomas Laroppe, Nicolas Leclere, Nicolas Pignon, Chamsedine Miri, Enzo Bruyat, Théo Puiseux

C’est l’été et le début des vacances pour Martin, onze ans, qui vit dans la ferme de ses parents et observe, désemparé, la désintégration de sa famille : sa mère vit cloîtrée dans sa chambre, son frère aîné, qu’il adore, se noie dans l’alcool, et son père, dominé par la grand-mère, assiste en spectateur impuissant à la déchéance familiale… Et même si Mistigri, son chat, et Malika, la bonne marocaine, lui procurent un peu de réconfort, Martin est décidé à en finir avec cette confusion.


La famille est un labyrinthe de demi-vérités, de fausses vérités, de vraies fausses réponses, de silences coupables, de colères trompeuses, de culs de sacs affectifs, de fausses pistes qui ruinent l’espoir naissant d’un enfant. Il passe d’un adulte à l’autre, ballotté d’une douleur d’être à une autre. Au jeu des petites cruautés, il est tour à tour confident, espion, utilisé ou refoulé. Il est le jouet du lien charnel qui rend aveugle, empêche de voir l’autre dans son entité en en faisant un morceau du tout famille et c’est là la pire des cruautés, cultivée au quotidien, qui entrave à jamais, l’être en devenir. À tous ces non-dits, la mise en scène fait écho par des non-vus qui donnent au film un aspect Hitchcockien. Ce qui est non-dit reste dans une zone d’étrangeté, à l’état de sensation persistante impossible à dire ou décrire. On ne peut que s’en approcher comme on s’approche d’une bête dangereuse. Non-voir pour Achard c’est s’approcher de la bête sans la montrer, elle n’est pas montrable, et c’est parce qu’elle n’est pas montrable qu’elle fait peur. On ne montre pas la crise de folie, on l’entend, on suggère le coup de hache et tout le monde croit l’avoir vu. La seule réalité de la chose, c’est son goût amer, est-ce vraiment arrivé ? Laurent Achard ne veut même pas montrer le regard, car il implique un saisissement, une vision, il implique de circonscrire ce qui est vu. Alors il montre les yeux de l’enfant qui ne comprennent pas ce qu’ils voient, ceux de l’enfant face au chantier inachevé, et déjà en ruine de la vie. On n’assiste pas à la perte de l’innocence, il n’a jamais un regard pur, plein d’attente, tout de suite il se protège, s’enferme, ne veut pas quitter l’école, être livré en pâture aux adultes, aux siens. L’enfant doit apprendre que vivre avec les autres c’est les haïr suffisamment pour ne pas se laisser contaminer par leurs plaies. S’il ne devient pas fou, il doit faire quelque chose de terrible pour desserrer le nœud de vipère dont il est prisonnier. Ce film est une charge sans pitié contre la famille et à cause de cela il dérange. Le grand recyclage libéral qui digère toute critique croyait avoir relégué les derniers joujoux subversifs au grenier et voilà qu’un enfant rêveur, bouche ouverte, s’y réfugie et réinvente le jeu de massacre. Si certains ne retiennent que la violence du point de vue, il leur faudra aussi se souvenir des purs moments de grâce qui étreignent le spectateur et de la si rare occasion d’être encore dérangé en regardant un film.

Joël BRISSE et Marie VERMILLARD, cinéastes

Les Films


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