Le Stade de Wimbledon

Un film de Mathieu Amalric

France - 2001 - 1h10 min -

Sortie : 13 février 2002


Image : Christophe Beaucarne
Son : Philippe Morel
Montage : François Gédigier


Avec :
Jeanne Balibar, Esther Gorintin, Anna Prucnal, Ariella Reggio, Peter Hudson, Claudio Birsa, Paul-Jean Franceschini, Rosa de Ritter, Alexandra Raffav, Anton Petje

Une jeune femme part à Trieste sur les traces d'un homme, mort il y a un moment, et cherche à rencontrer les gens qui ont pu le connaître. D'après les questions qu'elle pose, elle semble surtout chercher à savoir pourquoi cet homme, grand intellectuel, ami des écrivains, n'a, lui, rien écrit. Au fil des voyages une figure se précise, mais la recherche se dilate, le prétexte se vanifie au profit d'une certitude naissante. En restera-t-elle à ce stade ?


PAROLE DE CINÉASTE

Le film de Mathieu Amalric (d’après un roman de Daniele Del Giudice) est un film portrait. Portrait d’une jeune femme en voyage. D’ordinaire, un portrait est une partie qui se joue à deux : le modèle et, disons, l’artiste. Ici, la partie se joue à quatre, «  en double  » dit-on en langage tennistique.
Il y a la jeune femme (un jeune homme dans le roman), appelons la Jeanne puisque c’est Jeanne Balibar qui l’incarne et qu’elle n’est jamais nommée dans le film. Il y a Bobi Volher, écrivain disparu, qui n’a jamais écrit et dont on n’aperçoit que la silhouette sur des photos, de groupes ou en vacances avec des femmes, mais dont on entend beaucoup parler. Jeanne prépare un livre sur Bobi, l’écrivain qui n’a jamais écrit. Il y a Trieste, ville du nord de l’Italie, à la frontière de l’ex-Yougoslavie au bord de la mer Adriatique et où Bobi n’a jamais écrit, mais où il a vécu. Trieste que Jeanne parcourt à toutes les saisons tant elle va et vient, toujours en train (sauf quand il faut traverser la mer pour aller à Londres), tellement il vaut mieux se réveiller dans un train que dans un avion, même si le train n’arrive jamais à la gare ; car c’est un film dans lequel les trains n’arrivent jamais, ils ne font que partir. Et il ne faut pas les rater, Jeanne le sait, qui court de librairies en bibliothèques, de cafés en hôpitaux, de plages en appartements ; au petit matin, sous la pluie, au crépuscule, en maillot de bain ; en bus, en taxi, à pied, en planche à voile et presque en bateau…
Le Stade de Wimbledon est d’abord un puissant film-antidote au désir absurde de la téléportation, pire des cauchemars tout comme l’éternité. Enfin, il y a le cinéaste Mathieu Amalric (et son opérateur : Christophe Beaucarne), celui qui « fait » le portrait de sa femme Jeanne Balibar. Et puis il y a les spectateurs, nous, et celles et ceux qui ont connu Bobi : des dames, plutôt d’un certain âge, dont les regards, les paroles, les sourires gardent la trace des matchs, qu’on imagine tour à tour tendres et studieux, âpres et intenses, complices et joueurs, qu’elles ont joués avec Bobi ; et des hommes, les copains de Bobi, qui se souviennent de quelques beaux échanges :
Bobi : tu te connais-toi ?
X : oui, de vue. Depuis Vivre sa vie (Jean-luc Godard faisant le portrait d’Anna Karina) nous savons qu’« une poule est composée d’un extérieur et d’un intérieur » : Jeanne se réveille dans un train, Jeanne s’intéresse à la construction des ponts, Jeanne dit bonjour, Jeanne pose des questions sur Bobi, Jeanne marche, court, dans les rues de Trieste, elle plonge, drague, s’essuie après la douche, elle rit, elle badine, elle crie… C’est un portrait en mouvement, rien d’une admiration contemplative ; Jeanne est active et pressée, jamais elle ne se mire dans les brumes mélancoliques de l’Adriatique. Alors Mathieu cherche le bon point de vue, la bonne distance. Il n’y a pas d’autofocus pour traquer les sentiments, l’intérieur, et il vaut mieux partir du flou pour arriver au net. De temps en temps Jeanne nous livre ses pensées, sobrement, avec cette voix « hors champ » des filles qui ont lu les meilleurs livres, jolis chats de bibliothèque. On ne pensera pas à sa place, juste on l’accompagne, et elle est toujours en avance sur nous, c’est toute la finesse du portrait. Va-t-elle descendre de ce train, le seul du film qui arrive en gare ? Et non, elle était déjà là prenant son petit-déjeuner.
Pendant que se compose une « image » de Bobi par les récits entrecroisés de ses connaissances, les yeux de Jeanne se transforment en fenêtre ouverte sur le monde et ses reflets. Nous faisons le voyage avec elle, suspendus à l’avancée de son enquête et ballotés par les variations climatiques qui agitent son trajet intérieur. Et nous jouissons du monde qui l’entoure. Le portrait reste toujours très « vivant », d’abord parce que le monde autour est très « animé », habité par des regards qui le tiennent en vie, et puis parce que le cinéaste ne cherche pas à épingler sa Jeanne en un seul coup d’œil, elle vit sa vie… et le monde, c’est les yeux dans les yeux.
Mais alors Le Stade de Wimbledon, quel rapport avec Jeanne, à part les mille rebonds de son enquête et les trajectoires liftées de ses sentiments ? Disons simplement, pour ne rien gâcher du suspens, que, lorsque Jeanne en arrive au stade du titre, dans la banlieue de Londres et un brin lassée de tracer les contours du fantôme Bobi, elle nous donne, subrepticement, ce sans quoi le portrait serait inachevé et qui transperce la caméra, l’opérateur, l’auteur et nous… Puis elle claque la porte. « Il faut se prêter aux autres et se donner à soi-même  ». Donc, un film qui rend amoureux et donne envie de prendre le premier train, en bonne compagnie, pour aller boire un thé à Trieste ou une bière à Biarritz… Ou un gaspacho à Grenade, et tant pis si le train n’arrive jamais.

Arnaud LARRIEU, cinéaste

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Interview - Mathieu Amalric : « Quand il n’y a plus rien, qu’est-ce qu’il reste ? ... Une forme de poésie pressée. »

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