« Les Règles du jeu », ou comment savoir se vendre

Publié le 23 mai 2014

Au milieu d’une morne plaine, dans le Nord - Pas-de-Calais, aux environs de Roubaix, une grande tour en forme de « T » semble n’avoir rien à faire là. Pourtant, des jeunes y viennent nombreux pour rencontrer les conseillers d’Ingeus, une société privée à laquelle Pôle emploi a délégué une partie de sa mission : coacher des garçons et des filles en difficulté pour les rendre solubles dans le marché du travail.

Dans leur documentaire précédent, le remarquable Les Arrivants (2009), Claudine Bories et Patrice Chagnard avaient posé leur caméra dans les locaux d’une plate-forme d’accueil pour demandeurs d’asile, pour montrer ce qui se jouait à cet endroit entre l’Etat et ses représentants, et les migrants fraîchement débarqués en France. Présenté jeudi 22 mai à l’Acid (Association du cinéma indépendant pour sa diffusion), Les Règles du jeu repose sur une idée et un dispositif similaires.

Cette entreprise dans laquelle ils s’installent pour filmer, pendant des mois, l’interaction entre les jeunes et leurs conseillers, est un organisme vivant dont les pulsations sont directement branchées sur celles du pays – privatisation progressive des prérogatives de l’Etat, précarisation de l’emploi, misère sociale grandissante… Pour révéler l’étendue et la profondeur du désastre auquel il est en proie, on n’aurait pu trouver mieux.

DES INDIVIDUS INADAPTÉS

La simple existence de cette structure privée, petite armée de communicants proprets s’exprimant dans une langue contaminée par la logique managériale, en est le premier signe. L’apparition de Lolita, et par la suite de ses camarades aspirant à la demande d’emploi, en sera le second. Renfrognée, quasiment mutique quand elle déboule dans le bureau, Lolita arrive tout juste à marmonner qu’elle a entendu parler de la structure par ses parents. La distance qui la sépare de l’ombre du début d’un entretien d’embauche paraît abyssale, et on se demande comment l’éducation nationale peut rejeter dans la nature des individus à ce point inadaptés.

Au fil des mois, Ingeus réussit à donner à chacun les armes nécessaires pour complaire aux demandes des employeurs : bien présenter, mettre en avant ses qualités, savoir parler de ses défauts, se montrer motivé… Et c’est là que le bât blesse. Car ces mots qu’on leur lance ne renvoient pas au sens qu’on nous a appris à leur donner.

Interrogée sur ce qui serait son défaut, Lolita, qui se révèle d’une noirceur totalement punk, explique qu’elle contrôle mal sa colère. Un jour, elle a même planté un compas dans l’œil d’un camarade. Malaise chez la conseillère, qui se rattrape aux branches en précisant que personne, surtout, ne s’attend à ce qu’elle parle de ses « vrais défauts ».

ACCEPTER DE SE FAIRE ESCLAVE

Quant à la « motivation », c’est un autre terme pour dire la capacité à accepter, la fleur au fusil, de se faire esclave. « Au nom de quoi devrait-on accepter un emploi non payé ? », demande Hamid, qui se voit répondre que cela peut être perçu comme un signal positif par un futur employeur. « Mais tout travail mérite salaire, proteste le jeune homme, plein de bon sens. Je ne suis pas obsédé par l’argent, mais on ne peut pas nier que c’est utile. »

Champ aveugle de ce processus qui engage pourtant la vie de ceux qui y participent, la matière humaine finit par exploser, chaque personnage cachant sa propre petite grenade que les cinéastes ont admirablement su dégoupiller. Sans révéler la fin de ce film tsunami, notons qu’elle est placée, comme Deux jours, une nuit des frères Dardenne, sorti le 21 mai, sous le signe du refus. Mais elle ne contient ni la croyance ni l’espoir que la fiction permettait aux cinéastes belges d’injecter dans leur film. Elle est littéralement sans appel.

Isabelle Régnier, LE MONDE

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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