Les Règles du Jeu, portrait d’une jeunesse drôle et paumée

Publié le 16 juin 2014

Pendant plusieurs mois, Claudine Bories et Patrice Chagnard ont suivi des jeunes gens sans diplôme coachés par les employés d’un cabinet de placement subventionné par l’Etat. A Lille, l’agence INGEUS propose d’accompagner de manière personnalisée des jeunes sans formation initiale. En échange de leur assiduité aux rendez-vous et de leur collaboration active, ces volontaires reçoivent une bourse mensuelle de 300 euros, en attendant d’obtenir un contrat de plus de six mois.

Hamid, Thierry, Kevin, et Lolita ont la vingtaine, ils ont au mieux un bac pro ou un BEPC, et sont à la recherche d’un emploi. Plus ou moins dynamiques, plus ou moins motivés, ils apprennent les règles de comportement et de langage qui régissent le secteur du recrutement. De l’écriture d’un CV à la simulation d’un entretien d’embauche, en passant par les démarchages et les salons de recrutement, la caméra capture chaque moment de cet apprentissage long et laborieux.

Si les deux réalisateurs avaient pour intention initiale de réaliser un film sur le chômage, le résultat dépasse largement son sujet. Délaissant leur idée de départ, filmer le pôle emploi, jugé trop sinistre, Claudine Bories et Patrice Chagnard se sont tournés vers INGEUS, trouvant là un espace plus approprié à l’objet filmique. En effet, l’unité de lieu, et le retour régulier des mêmes personnages, garantit l’effet de familiarisation avec les personnages, ainsi que le suivi chronologique de leur avancée.

Le langage, la difficulté à s’insérer socialement sans diplôme, celle d’affronter les responsabilités et la dureté de la vie adulte, sont autant de sujets possibles pour ce documentaire très réussi. Aucune voix off, seul le cadrage, généralement serré sur les visages des protagonistes écoutant les conseils bienveillants d’un équipe d’employés admirables. Le film dévoile leurs réactions diverses face à des salariés aussi humains que compétents, qui réagissent avec intelligence devant leurs refus de s’investir ou leur inadaptation criante au monde du travail. Le film, divisé en 9 chapitres, suit ses quatre personnages principaux en montage parallèle. Les séquences sont courtes, intelligemment montées, et sans aucun temps mort, malgré la récurrence d’un dispositif récurrent. La plupart des scènes filment des échanges au sein d’un espace unique, celui des locaux de l’agence, située au sommet d’une grande tour. La caméra capte le moindre geste désinvolte, le petit mot d’insulte qui fuse lorsque les jeunes sont à cran, le sourire embarrassé quant il s’agit de faire valoir leurs qualités. Leurs attitudes ou leurs réflexes inappropriées font signe vers un manque total d’éducation, autant que vers des conditions de vies ou des antécédents qu’on devine douloureux.

Parmi ces jeunes protagonistes, Lolita, la plus touchante, seule fille parmi les quatre. Elle a dix-neuf ans, est en surpoids, a de l’acné, les cheveux gras et des piercings à la bouche. Lolita voudrait être cuisinière, elle paraît timide mais n’a pas sa langue dans sa poche. D’une petite voix fluette, elle assène des répliques détonantes et brutales, faisant savoir à plusieurs reprises qu’elle a gâché sa vie à force d’être « trop bonne, trop conne » avec les autres, que toujours elle « encaisse, encaisse, encaisse » avant de « péter un câble », racontant au passage qu’elle a enfoncé un compas dans l’œil d’un de ses camarade de troisième. La réplique, aussi déroutante et violente soit-elle, suscite toutefois un rire irrésistible.

Encouragé par les titres légers et attendris des chapitres (« Kévin n’a pas les mots, Lolita a un gros défaut, Hamid veut tuer son frère… » ) le comique est présent dans la plupart des séquences, surprenant au détour de certaines réactions décalées de la part des jeunes sur la défensive et des coachs prêts à tout pour les aider. Or, cet humour s’avère aussi jouissif qu’embarrassant. En effet, de quoi rit-on ? Bien souvent, du décalage entre notre connaissance de ces codes et la découverte de leur ignorance totale des usages sociaux. N’est-pas alors un rire de pure condescendance, de moquerie même, au détriment de ces personnages en situation de grande précarité ? Cette ambiguïté, si elle se révèle honteuse au premier abord, s’avère finalement constitutive de l’une des plus grandes richesses du film. Ce documentaire trouve ici le moyen d’intégrer gaieté et légèreté dans la dure réalité de ces quatre personnages et la rudesse de son sujet. Les Règles du Jeu s’avère tout à fait dénué du moindre jugement cynique porté sur ses sujets, mais parvient à créer ce merveilleux sentiment d’empathie pour des personnages aussi attachants, aussi drôles que terriblement en souffrance.

Louise Bernard, Cinematraque

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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