Marianne Tardieu : “Depuis que mon film est fini, je m’autorise le titre de cinéaste”

Publié le 17 juin 2014

Festival de Cannes 2014 | Réalisatrice de “Qui Vive”, avec Reda Kateb et Adèle Exarchopoulos, Marianne Tardieu a été sélectionnée à l’ACID. Rencontre “premier film”.


Avec Qui Vive, son premier long-métrage, sélectionné à l’ACID (un programme défricheur de films indépendants), Marianne Tardieu, 37 ans, signe un film de banlieue à la fois tragique et lumineux. Un film ancré dans une certaine violence sociale mais d’une douceur infinie, dans sa mise en scène comme dans son interprétation. La présence à l’écran de Reda Kateb et Adèle Exarchopoulos, deux grands espoirs du cinéma français, n’y est évidemment pas pour rien.

Quel est votre parcours avant ce film ?

Après des études de philosophie, j’ai appris les métiers de l’image à l’Ecole Louis Lumière. J’ai travaillé comme chef-opératrice notamment sur Rue des Cités et 200%, deux longs métrages sortis en 2013, mais aussi sur des documentaires et des films d’artistes. J’ai toujours voulu être réalisatrice et le fait de bosser d’abord sur les films des autres a été très formateur sur le plan technique et sur le plan humain.

Quand on vous demande votre métier, vous répondez quoi ? Et depuis quand ?

Avant, je répondais assistante caméra ou cadreuse ou même prof car je donne des cours de cinéma à l’ESEC (Ecole Supérieure d’Études Cinématographiques). Depuis que mon film est fini, je m’autorise le titre de cinéaste, que je trouve plus joli que réalisatrice.

Pourquoi ce sujet-là, à ce moment précis ?

C’est venu en réaction à mon court métrage précédent, Les Gueules noires (2007), où le personnage principal était très sombre, très monolithique. Pour le suivant, j’avais envie d’un personnage complexe, lumineux, contradictoire. C’est d’abord ce personnage qui s’est imposé dans ma tête puis j’ai inventé une histoire pour le faire vivre. Je tenais aussi à filmer le monde d’aujourd’hui, urbain, métissé et soumis à de fortes tensions sociales.

Un film fondateur de votre désir de faire du cinéma ?

S’en fout la mort, de Claire Denis. Ou Boudu sauvé des eaux, de Renoir.

Les bonnes et les mauvaises surprises rencontrées au cours de la fabrication de ce film ?

La bonne c’est que le film existe, que les comédiens m’ont apporté leur confiance, ce qui m’a rendue plus forte. Je me suis sentie portée par eux, comme anoblie par cette confiance. La mauvaise, c’est le temps dingue qui a été nécessaire pour écrire et financer mon film par rapport au temps de tournage ridiculement court. Il m’a fallu cinq ans de travail, à peaufiner un scénario à la virgule près et je n’ai eu que vingt-cinq jours de tournage, trop peu pour prendre du recul, pour essayer des choses différentes. Cette urgence aide peut-être le film au final, mais j’aimerais avoir plus de temps la prochaine fois.

Avez-vous trouvé votre méthode de cinéaste ?

Non. J’étais entourée de gens que je connais bien, avec qui j’avais déjà travaillé sur d’autres films, à d’autres postes. Avoir une équipe soudée, c’était ma seule méthode. Pour le reste, j’ai appris en le faisant.

Le film le plus important de ces vingt dernières années ?

Quand j’ai des doutes sur le cinéma, ce qui me revient, ce sont des images de films muets, de films de Garrel ou de Godard. Des plans, des temps de cinéma, plus qu’un film en particulier. Je crois qu’on reste toute sa vie marqué et travaillé par ses souvenirs de jeune cinéphile. Les films vus et revus à l’adolescence prennent, avec l’âge, une importance encore plus grande. Sans doute est-ce parce qu’en vieillissant, on voit moins de films, de manière moins systématique.

Un maître vivant ? Un maître mort ?

Renoir pour le mort. Pour le vivant, cela se situerait entre Michael Mann, Jean-Charles Hue ou Jia Zhangke.

Quelles sont vos influences ? Sont-elles uniquement cinématographiques ?

J’aime le métissage et l’ouverture aux autres qu’offre la musique, ce que le cinéma permet moins. J’ai un faible pour le reggaeton, un mélange de reggae et de soca, originaire d’Amérique Latine, qui parle et peut plaire à tout le monde. J’aime aussi me balader dans les expo d’art contemporain car ça fait rêver et ça donne des idées.

Ce film est-il le film dont vous rêviez ?

Il est plus beau par certains aspects, notamment par l’incarnation des comédiens qui dépasse ce que je pouvais imaginer. Il y a d’autres choses que j’aurais aimé différentes mais peut-être n’étais-je pas prête pour les écrire et les filmer. Même imparfait, c’est un film que j’aime beaucoup.

Quel cinéaste serez-vous dans dix ans ?

J’espère déjà être encore une cinéaste et avoir gagné en liberté d’écriture. J’espère vivre de mon métier et continuer à faire de l’image.

Propos recueillis par Jérémie Couston, TELERAMA

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