Marianne Tardieu, du cinéma plein les yeux

Publié le 20 mai 2014

ILS FILMENT LA BANLIEUE. Elle a réuni à l’écran deux figures choc du cinéma français : Reda Kateb et Adèle Exarchopoulos. Marianne Tardieu, 37 ans, est sélectionnée à l’ACID avec Qui Vive, son premier long-métrage. Portrait.


Elle a le regard doux d’une enfant sage et la voix posée d’une femme qui sait où elle va. Un parcours brillant, dissimulé sous une ténue timidité. Alors que Marianne Tardieu est sélectionnée par l’Association du cinéma indépendant par sa diffusion (ACID) au Festival de Cannes et a fait jouer deux des plus grands jeunes talents du cinéma français (Reda Kateb et Adèle Exarchopoulos), la jeune femme aborde avec réserve l’exercice du portrait. « C’est ma première interview » avoue-t-elle en baissant les yeux. La première d’une longue série, soyons-en assurés.

Marianne Tardieu présente Qui Vive, son premier long-métrage, qui retrace le parcours d’un aspirant infirmier contraint de travailler dans la sécurité et débordé par une bande de jeunes turbulents. Tourné entre Rennes (35), Guérande, Nantes et Rezé (44), agrémenté de clins d’œil à sa « famille » d’Aubervilliers (93) – Madanie Boussaïd, Yassine Qnia, Rudy Mendy… – ce film dépeint avec justesse la complexité des êtres. « Je voulais raconter l’histoire de quelqu’un de fragilisé qui se fait dépasser par des événements. »

A l’affiche, Reda Kateb, que Marianne Tardieu avait rencontré sur deux plateaux de tournage (« un grand mec, très beau et souriant ») et Adèle Exarchopoulos, castée juste après le tournage de La Vie d’Adèle, « on se doutait bien qu’une jeune actrice jouant avec Kechiche aurait du succès mais j’avoue que le sien nous a dépassé ».

Marianne Tardieu, elle, a d’abord été assistante et chef opératrice avant de passer réalisatrice. Rue des cités de Carine May et Hakim Zouhani, 200% de Nicolas Boone, Fais Croquer de Yassine Qnia… la banlieue, elle connaît. Et vit aujourd’hui à Aubervilliers (93), une ville « qu’il faut aimer très fort car elle a aussi des aspects très durs ».

Née à Lyon en 1976 de parents français, médecins, Marianne Tardieu est l’aînée d’une fratrie de trois enfants (un frère, une sœur). Après avoir grandi dans le 12e arrondissement de Paris, « un quartier très métissé », et passé deux ans aux Etats-Unis, elle suit sa famille à Cachan (94), cette « banlieue sud pas très marrante. J’adorais Paris, j’avais l’impression d’être au centre du monde ».

De son enfance « tranquille », Marianne Tardieu rapporte une scolarité « sans difficultés ». « Très bonne » élève, cette diplômée d’un Bac L entre en prépa Khâgne-Hypokhâgne au prestigieux Lycée Louis le Grand de Paris 5e (« la période la plus intellectuelle de ma vie »). Elle apprend et lit, beaucoup, rédige moults dissertations et côtoie d’étranges camarades de classe « qui écrivaient en grec ».

Sitôt la prépa terminée, elle s’inscrit en fac de philo à Nanterre (92). Maîtrise en poche, elle tente les concours des écoles de cinéma de Paris (La Fémis) et Bruxelles (l’Insas), échoue, puis commence à travailler sur des courts-métrages ( « à la longue, tu te rapproches de gens qui font du cinéma »).

Le cinéma, elle s’y était plongée très tôt grâce à ses parents qui l’emmenaient voir des films anciens comme Psychose. Marianne Tardieu s’informe dans les journaux, rêve de devenir critique de cinéma, puis se ravise : « à l’époque, je pensais qu’un critique n’était pas assez courageux pour être réalisateur ». Vers 14/15 ans, elle fait des sorties solitaires au cinéma, (« le premier film que j’ai vu seule, c’était Uranus de Claude Berri »), épluche les fiches films de Pariscope et dévore Un monde sans pitié, Le grand bleu, Léon, La sentinelle

Sa planche de salut s’ouvre via l’Ecole Louis Lumière dont elle réussit le concours du premier coup. S’ensuivent trois ans de formation au métier de chef opérateur, des amitiés pérennes (« trois personnes de ma promotion ont tourné Qui Vive ») et beaucoup de compétences (« c’est bien pour gagner sa vie car le système intermittent est difficile et très précaire »). Mais surtout, cela permet « d’observer un plateau d’un autre point de vue ».

En 2007, elle co-réalise avec Rodolphe Bertrand un moyen-métrage sur un groupe de punk-rock, Les Gueules noires, puis se lance pendant cinq ans dans l’écriture et le montage financier de Qui Vive. « Quand tu es technicien, il est dur de dire que tu écris, les gens ont la sensation que tu ne fais pas ton travail à 100% ». Considérant le cinéma français comme « très grand », Marianne Tardieu apprécie les films de Claire Denis, Philippe Garrel ou Rabah Ameur-Zaïmeche et se demande si « l’indifférence » ne sera pas le « danger prochain » des banlieues.

Alors, pour la filmer, Marianne Tardieu préfère des endroits « ouverts », « chaleureux » (« où il y a du monde, des sons ») et s’extirpe « des figures obligées » (escaliers, halls, ascenseurs…) en mettant « des gens dans le cadre ».

Claire Diao, Bondyblog.fr

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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