Mon trésor

Un film de Keren Yedaya

France/Israël - 2004 - 100 min - Couleur - 16mm

Sortie : 1er décembre 2004

Sélections et prix :
Caméra d'or - Grand Prix de la semaine de la critique - Cannes 2004
Scénario : Keren Yedaya et Sari Ezouz
Image : Laurent Brunet
Son : Tully Chen
Montage : Sari Ezouz


Avec :
Ronit Elkabetz, Dana Ivgy, Meshar Cohen, Katia Zimbris, Shmuel Edelman

Ruthie et Or, une mère et sa fille de 17 ans, vivent dans un petit appartement à Tel-Aviv. Ruthie se prostitue depuis une vingtaine d'années. Or a déjà essayé plusieurs fois et sans succès de lui faire quitter la rue. Le quotidien de Or est une succession sans fin de petits boulots : faire la plonge dans un restaurant, laver des cages d'escaliers, récupérer des bouteilles consignées, tout en allant au lycée quand elle le peut. L'état de santé de Ruthie devient critique. Alors que sa mère sort d'un énième séjour à l'hôpital, Or décide que les choses doivent changer.


Il y a des films comme ça qui vous brûlent comme une plaie à vif et qui à leur terme, vous laissent sans défense et épuisé ; mais qui, malgré leur âpreté, vous redonnent espoir dans le cinéma. À travers le regard de cette jeune réalisatrice qui avec ce premier long-métrage, nous éblouit par sa maturité et son talent, on découvre ici une part d’Israël méconnue pour nous français, plus habitués à voir de ce pays des films traitant du conflit israélo-palestinien ou de questions identitaires. Là, rien de tel. Keren Yedaya s’attache à un couple mère-fille qui lutte pour sa survie. Alors qu’Or, à peine âgée dix-sept ans, multiplie les petits boulots pour tenter de sortir sa mère de la rue, Ruthie, abîmée par des années de prostitution, se laisse sombrer. Telle une droguée ne parvenant pas à décrocher, la mère reste inlassablement happée par l’appel de la rue malgré les violences qu’elle y subit. Keren Yedaya nous décrit cette relation mère-fille où les rôles sont constamment inversés, sans jamais tomber dans une description complaisante de leurs souffrances, mais en posant sur elles, au contraire, un regard d’une profonde humanité. La réalisatrice filme les corps et les visages de ses deux remarquables interprètes comme une documentariste traquant sur eux les marques de la fatigue et des coups de la vie. Keren Yedaya trouve toujours la bonne distance, celle qui évite le voyeurisme et invite ses deux comédiennes à se livrer entièrement à la caméra. Sa mise en scène, simple et frontale, renforce le sentiment d’enfermement par de longs plans fixes dans lesquels les deux femmes tentent souvent de s’échapper sans jamais y parvenir, inéluctablement ramenées à leur condition. Une des plus belles scènes du film est celle où Or préfère renoncer à l’amour que lui porte le fils de son patron et bailleur, plutôt que de se révolter, intégrant la condamnation de la mère du garçon qui la considère définitivement comme une traînée. Cette femme représente à elle seule tout le poids de la société et du regard porté sur ces femmes. En renonçant à cet amour, Or renonce à sa force de résistance. Dans l’incapacité de renverser le cours de sa destinée et de celui de sa mère, tel un personnage de tragédie, Or se sacrifie à son tour en livrant son jeune corps pour quelques shekels. On pense à la rigueur et à l’âpreté de certains films de Fassbinder, notamment au Droit du plus fort. Comme lui, Keren Yedaya sait rendre compte, au-delà de l’intime, d’une réalité sociale et politique insupportable. Et c’est aussi cette conscience du réel qui rend ce film si exemplaire et lui confère une portée universelle. C’est magnifique.

Myriam AZIZA, cinéaste

Les Films


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