Ô Heureux jours !

Publié le 8 juillet 2013

« Il y a dix ans, mon frère Bernard qui vit à Boston s’est remarié, on est tous allés au mariage, c’est comme si on était à nouveau petits, les quatre enfants avec papa et maman. J’avais apporté une caméra pour filmer le mariage, je me suis retrouvé à filmer notre famille jusqu’à aujourd’hui... »



Les cinéphiles heureux qui ont vu en son temps DEMAIN ET ENCORE DEMAIN de Dominique Cabrera savent déjà combien, armée d’une « petite caméra », elle est capable de parler avec justesse, force et sensibilité du temps qui passe, qui fuit, qui s’échappe, qu’on aimerait retrouver, retenir... Et pour quoi d’autre faire du cinéma après tout ? Pour dire et pour montrer quoi d’autre ? Si le nouveau film de Cabrera nous a tant bouleversé ce soir, au point, comme la majorité des spectateurs présents de ne pas trouver la « force » trop prosaïque de l’applaudir tout de suite, c’est aussi par cette simple évidence : dans ce torrent d’images cannoises souvent trop fabriquées, trop travaillées et trop artificielles, les « gens ordinaires » (l’expression est de la cinéaste) qui apparaissent dans O HEUREUX JOURS nous donnent tout simplement à respirer.

Ces sœurs et frères humains, nourris évidemment au lait de la tendresse humaine, nous renvoient notre propre image. Comme eux, comme cette famille, nous tentons de vivre au plus près de nos émotions, sans jamais nous parler assez, sans jamais nous raconter suffisamment. Mais c’est manifestement la loi du genre familial. Alors la petite caméra de la petite Dominique devenue grande n’est rien d’autre que l’instrument dérisoire et indispensable de la conservation du temps qui passe. « Il faut aller de l’avant » dit-elle à un moment.

Or, notre condition humaine fait qu’aller de l’avant, c’est aller vers la mort. A chacun de se débrouiller avec cet insupportable paradoxe, y compris en filmant, comme le fait Cabrera avec une impudeur d’une grâce sidérante et d’une incroyable douceur, le corps du père défunt dans son cercueil. C’est peut-être à ce prix que vivre sera toujours notre dernière volonté. Et le film de Dominique Cabrera nous y aide assurément. Rien de trop ici, rien d’appuyé, mais une musique juste, entre le particulier de nos destins individuels et l’universel de nos vies. On rit, on pleure. On sait dès les premières images que le voyage sera finalement rude parce que le passé ne passe jamais (ici le secret d’une adoption), mais on sait tout autant que par le cinéma, à travers ses images et son incroyable statut de « filmeuse » (comme dirait Cavalier...), la cinéaste parvient à tenir entre ses mains le présent.

Arrivent alors d’on ne sait trop quel moment de grâce lumineuse, ce visage de petite fille dont Dominique Cabrera a parfaitement raison de dire qu’on y voit, l’instant d’une image, le visage de la femme qu’elle sera demain. Oui, les fantômes viennent à la rencontre de Cabrera, elle les convoque même et ils sont ici algériens, mais dans le même temps, dans le même mouvement, elle convoque également l’avenir qu’on peut lire sur le visage de chacun des enfants de cette famille, et même sur celui ridé, mais si beau, de la mère de famille car, comme l’écrivait Aragon, un « sourire peut dire la musique de l’être humain ».

On sait gré à Dominique Cabrera de nous avoir permis de terminer aussi bien ce Festival de Cannes. Guiraudie et le film italien SALVO en entrée, Lanzmann pour suivre, puis Kechiche et enfin Cabrera. Grâce soit aussi rendue à l’ACID, cette vaillante programmation parallèle dans laquelle O HEUREUX JOURS était présenté. Le film devrait sortir avant la fin de l’année sur les écrans : guettez sa sortie, les occasions de comprendre la nécessité du cinéma dans nos vies sont finalement plus rares qu’on ne le croit généralement...

Laurent Delmas - France Inter

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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