Pascale Ferran et Aurélia Georges, ce côté-ci et ce côté-là

Publié le 22 mai 2014

Bird People, de Pascale Ferran, et La Fille et le fleuve, d’Aurélia Georges, ont un même programme : aller de l’autre côté, passer au-delà. Belle ambition que de casser les modes de narration pour mieux larguer les amarres. Mais le résultat est malheureusement tout autre.


La précédente chronique était consacrée au film de Jessica Hausner, Amour fou. Elle s’achevait par une citation de Jean Renoir, « peindre le bouquet du côté où il n’a pas été préparé », et par l’évocation d’un autre côté de la représentation et de l’histoire qu’il est à peine utile de dire féminin pour y voir la promesse d’un au-delà dont le cinéma pourrait avoir le besoin. Aller de l’autre côté, passer au-delà est justement le programme de deux autres films présentés à Cannes ces jours-ci.

Bird People a été projeté en grande pompe lundi à « Un certain regard », après avoir été longtemps pressenti pour représenter la France en compétition. Si ce n’est finalement pas le cas, c’est entre autres, dit-on, qu’il aurait déplu à Thierry Frémaux que le distributeur veuille faire monter le buzz en organisant début mai plusieurs projections de presse parisiennes. La Fille et le fleuve a été montré mardi dans le cadre à la fois plus modeste et plus serré de l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion). Tout le beau monde de l’indépendance française se retrouve en effet chaque soir à 20 heures dans l’agréable salle – la plus cossue de Cannes – des Arcades, avec une assiduité telle que les séances de cette sorte de festival off sont celles où l’on est le moins assuré d’avoir une place.

Seul l’incomparable se laisse comparer, aime à rappeler Godard dont Mediapart parlera demain à l’occasion de la présentation en compétition de son Adieu au langage. L’incomparable de La Fille et le fleuve et de Bird People est à la fois celui de leurs cadres de présentation et l’absence de commune mesure entre les deux cinéastes.

Co-présidente de l’ACID entre 2008 et 2010, Aurélia Georges est auteure à ce jour d’un unique long métrage, le bel Homme qui marche (2007). Pascale Ferran, quant à elle, est une réalisatrice confirmée dont chaque nouveau long métrage – quatre seulement en vingt ans – couronne des années de gestation. Son précédent film, Lady Chatterley, remonte à 2006. Ferran est aussi une personnalité engagée, notamment animatrice du Club des 13 dont le rapport remis en 2008 portait un titre, « Le milieu n’est plus un pont mais une faille », qui n’est pas sans rapport avec cet autre côté qui donne son thème à cette chronique.

2 h08 pour Bird People, 1 h05 pour La Fille et le fleuve. Anaïs Demoustier, Roschdy Zem, Camélia Jordana, mais aussi les Américains Josh Charles – le Will Gardner de la série The Good Wife – et Clark Johnson, le journaliste en colère de la dernière saison de The Wire. Sabrina Seyvecou, Serge Bozon, Guillaume Allardi, Françoise Lebrun, Pauline Jacquard. Entre les deux budgets, un rapport qu’on peut estimer de 100 à 1 ! Bird People sort en salle le 4 juin, La Fille et le fleuve n’est pas encore daté. Sortira-t-il ? On l’ignore, mais c’est le principe de l’ACID, que de présenter des films encore sans distributeur.

L’incomparable rejoint le comparable dès l’instant où se remarque, dans les premières minutes des deux films, une même plongée sur la foule anonyme et affairée d’une gare. Comment partir de la foule pour en sortir ? C’est une première manière de vouloir passer de l’autre côté. Et la comparaison se précise quand il apparaît que les films narrent tous deux l’histoire de personnages sujets à une métamorphose.

C’est chez Ferran l’aventure d’un ingénieur américain (Gary, J. Charles) qui, à l’occasion d’un transit par le Hilton de Roissy, décide d’un coup tout plaquer, et c’est celle d’une étudiante employée comme femme de chambre (Audrey, A. Demoustier) dans le même hôtel, qui va connaître une expérience fantastique qu’il serait inélégant de divulguer à deux semaines de la sortie. C’est chez Georges la rencontre, d’emblée placée sous le signe de l’eau et de la mort, de Nouk (S. Seyvecou) et de Samuel (G. Allardi), et ce sera la singulière expérience post-mortem du second, avec qui la première tentera d’entrer en contact, tantôt en se promenant au bord de la Seine, tantôt par le jeu d’ondes dont certaines ont à voir avec celles qui émanent des téléphones portables.

L’avancée vers un au-delà de l’image et du récit accessible par les nouvelles technologies est surtout sensible dans Bird People, où Ferran opère comme un passage en revue : Skype, jeux vidéo, e-mail, Google Earth… Dans le RER de la première séquence, les conversations des voyageurs se mêlent à leurs pensées, aux messages qu’ils écrivent ou reçoivent, à la musique qu’ils écoutent. L’inaudible épouse l’audible, l’intérieur se confond avec l’extérieur pour fabriquer une manière de cinéma total branché sur toutes les fréquences, à la fois et sans préférence. Au moins à ce stade.

Bird People et La Fille et le fleuve progressent comme la lente révélation d’un secret, comme une initiation avec ses rites et sa succession de seuils à franchir. C’est tout un labyrinthe de ponts et de fenêtres, de toits et de couloirs, toute une complexité de rampes et de gouffres. Ouvrez-vous, portes de la réception… Le désir d’un vertige s’y formule, l’appel d’un envol ou au contraire d’un abîme. Élan vers une autre vie où passer à la faveur d’un saut, saut en l’air ou saut dans l’eau. Larguer les amarres, mais pour quoi faire ? Les larguer pour se débarrasser de la narration et de sa pesanteur. Pour emmener le cinéma loin de l’étroite chronique étroitement sentimentale. C’est toujours la même ambition, mais comment ne pas la comprendre : ambition d’être français et cesser de l’être. Ouvrez-vous, portes du cinéma national…

Le rêve de Ferran est bien dans cette perspective celui d’un envol. C’est le rêve d’une grande forme embrassant tous les régimes de narration et d’image, du documentaire animalier à Internet, du cartoon aux effets spéciaux numériques, mais dont l’ample respiration, loin de se laisser atteindre ou corrompre par ces impuretés, saurait les coiffer toutes afin de préserver intacts les droits et les prétentions d’un cinéma finalement retrouvé tel qu’en lui-même. Énorme ambition, conjuguant la nature et la technique, les plans floraux de Lady Chatterley et la mondialisation des images. Mais ambition poursuivie de façon ambiguë, on va le voir.

Le rêve de Georges est bien quant à lui le rêve d’un plongeon ou d’une noyade. C’est celui d’une hétérogénéité qui serait plus d’inspirations que d’images, allant de la comédie domestique au fantastique pur, du poème expérimental à la thérapie de groupe. La cinéaste ne cherche pas à en dissimuler le chaos, né de moyens à l’évidence bricolés, et d’un tournage qui dut se faire en plusieurs étapes. Elle prétend au contraire en tirer profit, fût-ce au risque de dissonances pas toujours maîtrisées.

L’autre côté, Georges veut y atteindre grâce à la légèreté et l’impréparation de ses bagages alors que Ferran estime pouvoir s’y propulser à force de maturation et de contrôle. Tout est précis, chez elle. Tout, jusqu’aux gestes les plus ordinaires, semble même reconductible au spectacle, voire à la frénésie d’une précision. Bird People survole, passe au-dessus. La Fille et le fleuve nage, passe en dessous. Les inspirations diffèrent, les moyens aussi, mais inspirations et moyens fabriquent ensemble la nécessité d’une œuvre, on le sait. Au cinéma comme et plus qu’ailleurs.

C’est précisément cette nécessité qui pose problème, la capacité à tenir une ambition grâce ou en dépit du manque ou du confort des moyens… Une surprise attend ici les voyageurs au terme de la traversée. Elle semble aussi positive pour eux qu’elle est, pour le spectateur, décevante. Après avoir largué les amarres, traversé le fleuve et embrassé le ciel, après avoir coupé court à la chronique pour essayer d’inventer un cinéma non narratif, non organisé autour du moi et de ses petits tourments, Ferran et Georges y reviennent en effet, à ce moi. Non par dépit, mais par une décision dont elles semblent tout à fait heureuses.

Au terme de son séjour de l’autre côté, la femme de chambre de Bird People accède ainsi à la visibilité. Celle à qui nul ne prêtait attention, passant devant elle sans lui accorder un regard, est enfin vue, enfin considérée. Audrey devient une personne, selon le mot qu’elle échange avec l’ingénieur américain dans la dernière séquence. Gary s’y étonne qu’en français « personne » signifie à la fois « somebody » et « nobody ». Il y a, c’est vrai, de quoi s’étonner : tout cet effort pour changer de vie et sortir de soi, tout ce périple, avec ses maladresses mais aussi ses prodiges, toute cette prétention démesurée pour aboutir à un bonjour et à une poignée de main, pour annoncer enfin que Gary et Audrey ne sont pas personne mais des personnes !

Une heure plus tôt, Gary avait eu une phrase qui semblait alors résumer au plus exact, au plus beau aussi, la recherche du film. S’il n’en pouvait plus, confiait-il, c’est qu’il se sentait comme un morceau de sucre en train de se dissoudre au fond d’une tasse. Dissoudre le moi dans l’eau ou dans le ciel, n’être plus personne, guère davantage qu’un murmure dans un RER, devenir pareil à ce moineau qui passe, à ces avions qu’on voit traverser le ciel, décoller, se décoller : le programme est admirable. Ferran le tient pour quelques scènes, dont celle où Gary imagine son arrivée dans cet aéroport de Dubai où il ne se rend finalement pas. Disparaître, voir encore mais cesser d’être vu, faire se rejoindre le cinéma et les choses… Mais il semble que la cinéaste ne l’aura tenu un temps, cet admirable programme, que pour en le lâchant réassurer la petite personne humaine dans ses droits inaliénables.

Deux choses au moins apparaissent claires, alors. La première est locale : ce n’est pas par anomalie mais par logique profonde que la scène la plus vraie de Bird People est la longue rupture par Skype entre Gary et son épouse. Il y a vingt ans, la scène la plus vraie de Petits Arrangements avec les morts (1994) était de même la dispute au café entre Charles Berling et sa sœur. La psychologie, ce vieux langage des affects et des rancœurs, ce bavardage et ces effusions dont Ferran fait mine de vouloir se détourner sont en fait le domaine qu’elle maîtrise avec le plus de naturel. La seconde chose est générale : si ce film n’est pas génial alors qu’il devrait l’être, tant son ambition est inédite, et tant ses acteurs sont excellents, c’est que cette ambition n’est pas la sienne. Bird People en poursuit une autre : quitter l’inédit pour revenir au connu, dans un mouvement de défiance à l’égard des nouvelles images et de l’anonymat mondialisé que, naïvement, on croyait appartenir à une époque révolue, par exemple les années 1990.

L’exploration des limbes, la rencontre avec feu Mme Albert Einstein, le face-à-face entre le Donneur de Mort et la Donneuse de Vie, la traversée du Styx et autres fleuves n’auront de même servi, dans La Fille et le fleuve, qu’à faire renaître Nouk, qu’à ce que l’accouche une seconde fois cette thérapie de groupe qui, là aussi, est ce que le film a de meilleur, de plus vrai : ailleurs gauches, les acteurs y sont tout à coup brutaux et justes. Et là aussi c’est ce qui arrime le plus solidement La Fille et le fleuve au lieu où il ne semble pas vouloir être. Comme c’est étrange. Viser l’ailleurs, basculer de l’autre côté pour finalement retomber de ce côté-ci, sur ses pieds.

Nul n’est tenu, sans doute, de vouloir que la figure de l’homme ou de la femme s’efface un jour prochain à la limite de la mer comme un visage de sable, selon la prophétie risquée par Michel Foucault à la dernière page de Les Mots et les choses. Ce n’est d’ailleurs pas quelque chose qui puisse se vouloir. Mais enfin on s’interroge. Notamment sur les raisons de se donner un programme aussi neuf pour refaire le sacre de l’ancien. Sur les raisons d’en passer par Internet, les limbes et les moineaux, le ciel et les fleuves, sur celles de brancher ses antennes sur des ondes secrètes ou contemporaines si c’est pour s’ébaubir in fine que l’homme reste un homme, la femme une femme, et le cinéma le cinéma.

Emmanuel Burdeau, Mediapart

Revues de presse

« En proposant un modèle solidaire fondé sur l’idée de rencontre, l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion révèle aujourd’hui nombre de jeunes cinéastes. »

Thierry Méranger, les Cahiers du Cinéma

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