Petit à petit, ce sera le paradis : Spartacus & Cassandra

Publié le 16 juin 2014

Il est actuellement une tendance réjouissante du cinéma français. Tandis que les comédies plus ou moins grasses et plus ou moins réussies cartonnent au box-office hexagonal, la production documentaire nationale, bien plus discrète, nous livre depuis un an nombre de petites merveilles. Après Mariana Otero (À ciel ouvert), Claus Drexel (Au bord du monde) ou encore Julie Bertuccelli (La Cour de Babel), c’est au tour de Ioanis Nuguet de s’inscrire dans ce courant prometteur avec Spartacus et Cassandra, premier film présenté sur la Croisette au sein de la sélection de l’ACID.

Spartacus et Cassandra, héros éponymes du film de Nuguet, sont deux enfants pas tout à fait comme les autres. Par un subtil effet de dévoilement, le réalisateur choisit de nous présenter d’abord des enfants, avant de révéler leur appartenance sociale. C’est ainsi la visée du prologue, qui montre Spartacus et Cassandra comme des enfants ordinaires, qui rient, s’entraînent à marcher sur une corde tendue entre deux arbres et discutent avec leurs copains. Peu à peu pourtant, la singularité de leur mode de vie s’affirme.

Le spectateur découvre alors que les deux enfants habitent dans une caravane, que leurs parents eux vivent sur un trottoir à la sortie du métro Saint-Germain-des-Prés, qu’ils ont été confiés à une jeune trapéziste de 21 ans nommée Camille, et que le juge examine la possibilité de les placer en famille d’accueil. Car Spartacus et Cassandra sont des enfants rroms. En Roumanie, comme l’explique Spartacus, ils étaient des enfants comme les autres, qui ont appris à marcher, à lire, qui faisaient la fierté de leurs parents. En France, pays où ils ont posé leurs valises, ils sont des enfants étrangers, et donc en un sens étranges : petits voleurs au français imparfait, enfants-colis que les différents services de protection de l’enfance se refilent comme des cadeaux empoisonnés.

Par son sujet, brûlant d’actualité et souvent porteur de polémique, le documentaire de Ioanis Nuguet rentre forcément dans la case des films engagés. Mais cette case seule est trop étriquée pour rendre compte du travail conjoint de Nuguet et de ses héros. Spartacus & Cassandra n’a pas vocation à être un film militant, seulement le témoignage filmé de la réalité de la vie des deux enfants. Par là, le film acquiert une portée plus universelle : Spartacus & Cassandra n’est plus seulement l’histoire de deux enfants immigrés, c’est également celle de deux enfants forcés de devenir les parents de leurs parents, deux enfants obligés de travailler chaque jour à la construction d’une existence vivable, à la construction d’une enfance. En ce sens, Spartacus & Cassandra devient le relais de tous ces enfants-adultes privés d’enfance.

Là est donc le cœur du documentaire de Nuguet. À plusieurs reprises, Spartacus et Cassandra s’échappent de leur quotidien – ils partent en week-end avec Camille, puis en colonie de vacances. Ces séquences qui, aux yeux-mêmes du spectateur, éclatent comme des bouffées d’air frais, sont pour les deux héros l’occasion de redevenir des enfants — comme si ces vacances leur accordaient la permission tacite de redevenir des êtres irresponsables. Ainsi, lorsqu’il parle du week-end passé à la campagne avec Camille, Spartacus dit : “Et pour quelques jours, on a habité dans une maison. On s’est pris pour d’autres. C’était pas grand chose, juste une petite pause, une halte.” À chaque fois, il est possible de croire qu’enfin une solution va être trouvée, que les deux enfants vont pouvoir vivre une vie normale. Mais, à chaque fois, cet espoir est contrarié par l’intervention des parents.

Physiquement absents, ils interviennent par des coups de téléphone qui brisent l’illusion de bonheur. La mère – “sensible du cœur” selon Spartacus – appelle à l’aide face à un mari violent ; le père ordonne à sa progéniture de revenir, il veut avoir tout contrôle sur la vie des siens et ne veut déléguer ce rôle à personne, quand bien même son addiction à l’alcool l’empêche de prendre des décisions sensées. Ces appels téléphoniques représentent donc à chaque fois des cataclysmes, qui opposent aux enfants comme au spectateur une barrière socio-familiale infranchissable. Face à cela, Spartacus s’exclame : “Parfois, le paradis me dégoûte.

C’est cette imprévisibilité permanente, ces échappées toujours contrariées que filme donc Nuguet. Son montage témoigne de cette incessante instabilité, de cette incapacité à prévoir et construire le futur. Tout comme passe le quotidien de Spartacus et Cassandra, le réalisateur laisse son film se dérouler, presque au jour le jour, très terre-à-terre. Le temps échappe à l’emprise du réalisateur comme il échappe à celle de ses protagonistes. De même, le spectateur se retrouve dépossédé de son habituelle omniscience, obligé lui aussi de s’en remettre au destin qui régit la vie des personnages. Ce choix de laisser le spectateur dans le flou est d’ailleurs souligné par l’absence complète de didactisme qui caractérise le film : jamais le cinéaste ne revient en arrière pour expliquer en détail le parcours de Cassandra et Spartacus, jamais il ne ménage d’apartés qui auraient permis à Camille d’expliquer qui elle est et pourquoi elle habite avec les deux enfants.

Mais le film de Nuguet ne témoigne pas seulement d’un abandon au destin : il est également un acte de reprise en main. Si Spartacus & Cassandra est, avant tout, un bel objet de cinéma, c’est également une catharsis personnelle pour les deux enfants, car Nuguet leur offre un rôle créatif majeur. Le documentaire est en effet soutenu, sur toute sa longueur, par la voix-off de Spartacus et Cassandra, qui lisent des textes qu’eux-mêmes ont écrit. C’est probablement du mélange entre le journal intime des enfants et l’omniprésence du regard du réalisateur que naît la puissance émotionnelle et politique de ce documentaire, constamment à la recherche d’un ailleurs meilleur.

Par des choix narratifs forts, Ioanis Nuguet réussit avec Spartacus & Cassandra un documentaire puissant et bouleversant. Engagé, le film l’est indéniablement. Mais il ne transige cependant jamais avec la réalité, et n’hésite d’ailleurs pas à montrer la communauté rrom dans sa terrible complexité : les clichés qui circulent sur ce peuple sont illustrés par les comportements de certains sujets secondaires (alcoolisme, mendicité, violence), tandis que l’humanité avec laquelle le réalisateur regarde ses jeunes héros souligne la possibilité d’une sortie de crise.

Philippine Le Bret, Cinecdoche

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