Qui était le Challat, le croque-mitaine des Tunisiennes ?

Publié le 10 juin 2014

En 2003, à Tunis, un homme à moto taillade au rasoir les fesses des passantes. Insaisissable, effrayant, on le surnomme le Challat. Dix ans plus tard, la réalisatrice Kaouther Ben Hania part sur les traces de cet agresseur dont la rumeur entretient le souvenir, non pour séparer le vrai du faux, mais pour affirmer leur indistinction. Conforté dans son appartenance simultanée au mythe et à la réalité, le sale type à la lame devient, grâce au Challat de Tunis, l’incarnation de la souffrance des femmes de Tunis.



La mise en abîme, quand elle est ostentatoire, nous donne généralement des hauts le cœur. C’est un truc trop théorique, qui sert au débutant fraîchement sorti de l’école ou au vieux maître en fin de course à pallier le manque d’inspiration. On raconte une histoire et on la commente simultanément en exhibant ce qui normalement reste dans les coulisses. Comme si le restaurateur mâchait à son client la nourriture qu’il lui sert. Le « documenteur » produit aussi un effet proche. Ni vrai, ni faux, il est donc forcément faux, sauf que ses instigateurs s’évertuent à faire semblant qu’il ne l’est pas. D’un côté, le métafilm – quand il n’a rien pour l’enrober – nous regarde de haut. De l’autre, la feinte croit nous gruger alors qu’elle est moins forte que ses spectateurs. Reconnaissons qu’il existe des exceptions, évidemment, mais reconnaissons d’abord et surtout notre étonnement face au Challat de Tunis, qui en combinant nos deux repoussoirs réussit là où seules les mathématiques réussissent, en faisant du « plus » avec « moins » par « moins ».

Kaouther Ben Hania a trouvé dans la forme son fond, et vice-versa. Puisque le documentaire se montre incapable de faire apparaître le Challat, la fiction le fera. Et en le faisant, elle convoque le Challat en personne. C’est magique, la caméra agit comme une baguette : filmez bien fort ce que vous souhaitez voir et ça finira par apparaître.


Ce premier long-métrage de Kaouther Ben Hania, diplômée de la Fémis, commence de la pire des manières pour les blasés que nous sommes, avec l’arrivée aux portes d’une prison de la réalisatrice, dans son propre rôle, là pour savoir si c’est bien ici qu’est enfermé celui qui, juché sur sa moto, tailladait les fesses des femmes dans la rue. Son opérateur, c’est celui du film, les personnages à l’écran s’adressent à la caméra – coucou le spectateur ! – avant que, reconduite, notre réalisatrice ne se résigne à recréer le Challat, en organisant un casting pour lui trouver un interprète. Le making of d’un film qui n’existe pas, difficile a priori de trouver plus documenteur et désolant, jusqu’à ce qu’apparaisse Jallel Dridi, le véritable Challat, sorti de prison. Il passe le casting car il n’a pas de raison de se laisser jouer par un autre. Ses interlocuteurs doutent de ses dires, vérifient, reviennent vers lui quand ils le croient et le film, le vrai, le nôtre, se lance, prouvant sa cohérence.

Kaouther Ben Hania a trouvé dans la forme son fond, et vice-versa. Puisque le documentaire se montre incapable de faire apparaître le Challat, la fiction le fera. Et en le faisant, elle convoque le Challat en personne. C’est magique, la caméra agit comme une baguette : filmez bien fort ce que vous souhaitez voir et ça finira par apparaître. Sauf qu’un doute subsiste quant à l’identité du type (Dridi a bien été incarcéré, mais est-ce pour avoir mutilé des femmes ?) et que le mauvais génie apparu s’impose en bête de caméra, en acteur né, très attiré par les projecteurs. Et qu’en plus les premiers témoignages de victimes, recueillis pour servir l’enquête initiale, sont sujets à caution… Dans cette affaire, il est impossible de distinguer assurément le mythe de la réalité. C’est parce qu’elle refuse leur séparation, persuadée – à raison – que son sujet et que sa fiction y perdraient, que Kaouther Ben Hania construit progressivement une forme hybride qui devient naturellement un sujet à part entière du film. Comment filmer une croyance en respectant sa nature, son caractère douteux et évanescent ? Comment trouver la vérité quand la culture du caché est si bien ancrée (le Challat a sévi en 2003, bien avant la révolution) ?

Le Challat de Tunis a le caractère édifiant de certains film de Michael Moore, quand il dégote le créateur d’un jeu vidéo inspiré de « La Lame », dont le but est de trancher dans les fesses trop moulées et d’épargner les autres, et parfois la faiblesse de céder au micro-trottoir (mais c’est un passage obligé, il faut bien saisir la voix de la rue où elle se trouve). Il n’écarte pas toute facilité, en s’attardant sur certaines découvertes légèrement hors sujet, par exemple un vérificateur électronique de virginité que Dridi, jamais à court d’idées, testera sur l’urine de sa promise d’une manière qui n’est subtile qu’à ses yeux. Ce sont là des respirations, utiles et instructives, car il a beau ne s’agir que de fesses coupées, les faits, lorsqu’ils sont avérés, sont graves. Le comble, c’est qu’ils le sont tout autant lorsqu’ils se révèlent falsifiés. Là encore, l’hybridité du film reste pertinente : le Challat fascine pour ce qu’il a supposément fait, mais aussi pour ce dont on l’accuse à tort. A la fois croque-mitaine et bouc émissaire, le personnage a puni sans que l’on sache pourquoi (un fou sans idéologie, un intégriste musulman ?), s’est abandonné à la rumeur qui en a fait ce qu’elle a voulu, prêt à servir de prétexte et à payer pour les fautes des autres, mais jamais pour les siennes. Il s’impose en créature fantastique, la seule qu’auraient été capable d’engendrer les hommes et les femmes de Tunis, jamais montrés en couples dans le film. Que cette progéniture soit réelle ou pas, le simple fait qu’elle relève du vraisemblable en dit long sur la place des secondes aux yeux des premiers.

Christophe Beney, Accreds

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