S-21, La Machine de mort Khmère Rouge

Un film de Rithy Pahn

France - Cambodge - 2002 - 101 min - Couleur - 35mm

Sortie : 11 février 2004

Sélections et prix :
Sélection Officielle Festival de Cannes 2003






Au Cambodge, sous les Khmers rouges, S21 était le principal « bureau de la sécurité ». Dans ce centre de détention situé au coeur de Phnom Penh, près de 17.000 prisonniers ont été torturés, interrogés puis exécutés entre 1975 et 1979. Trois d'entre eux seulement sont encore en vie.


« - J’entends des rumeurs d’après lesquelles il faut se réconcilier ne plus garder de rancœur, ce genre de choses, qu’en penses-tu, Nath, de l’idée de juger Pol Pot et les Khmers rouges ? Parle selon ton cœur. - La réconciliation, ils font ce qu’ils veulent... Mais jusqu’à présent quelqu’un a-t-il dit que cet acte passé était une faute, As-tu entendu ça de la bouche des dirigeants ou des exécutants ? -Non -Moi non plus - Alors comment amener les familles des victimes et les survivants à retrouver la paix ? Comment savoir que c’était un crime ? Ils ne disent même pas que c’était une faute !  » (Dialogue extrait du film)

S 21, La Machine de mort Khmère Rouge est un film important, essentiel, historique pour tout le monde, pas seulement pour les cambodgiens, pour les vietnamiens, pour les américains, pour les historiens, pour les journalistes, pour les anciens maoïstes français, pour les victimes, pour les bourreaux, c’est un film pour les humains. Les humains que nous sommes savent qu’au XXème siècle 4 fois au moins, des hommes ont commis des génocides. Qu’à cet endroit-là de l’humain nous sommes tous convoqués. Et ici, peut-être pour la première fois, à un tel point, dans l’histoire du cinéma, ce sont les bourreaux que l’on voit, qui parlent et qui agissent.
S-21 était le nom d’une prison (« bureau de sécurité  ») installée dans un ancien lycée de Phnom Penh. Entre Septembre 75 et janvier 79 17000 personnes y ont été torturées et exécutées 7 ont survécu. À l’intérieur de ce lieu Rithy Panh filme avec deux survivants : Vann Nath peintre et Chum Mey, qui interrogent les bourreaux. Pour chacun l’émotion est telle que les mots semblent souvent impraticables, trop petits, impuissants et surtout sans effet. Les bourreaux retrouvent leur prison, ils ne la quitteront jamais, ils sont dans cette cage dont ils disent être les premières victimes ! Alors Nath s’insurge : si vous êtes des victimes, ceux que vous avez tués c’est quoi ? Réponse : des victimes en second. Les mots sont là, il n’y a pas de débat, les paroles paraissent faibles devant la monstruosité des crimes. D’ailleurs ce ne sont pas des paroles dites comme ça, des interviews, avec des mots qu’on pourrait reprendre, non, ce sont des rencontres organisées, mises en espace comme des scènes cathartiques, pour lire les documents, regarder les photos, interroger les mensonges écrits, retrouver des noms, des histoires, des humains, écrire l’Histoire, dire le crime. Tout le film cherche quelque chose qui serait comme une sacralisation de la mémoire et une sorte de ritualisation de la parole pour qu’elle porte, pour qu’elle devienne acte, qu’elle s’inscrive en nous pour toujours. Et ce n’est pas facile car la justice ne s’est jamais prononcée sur le génocide, pas de procès, pas de force d’acte donnée aux mots des survivants, des témoins, des bourreaux. Le mot « Tuer » avait disparu, ils disaient « Destruction », et ce que nous entendons, ces mots qui disent « j’ai détruit, j’ai tranché la gorge, j’ai vidé le sang », les gens qui les prononcent sont là vivants, libres dans un présent hors la loi. Cela chacun le perçoit, et il semble que c’est de là qu’est venue la nécessité de refaire les gestes. R.Panh a raconté que les gestes sont venus à Chum Mey, un des deux survivants alors qu’il le filmait. C’est venu comme la première tentative de donner plus de poids aux mots, et qu’à travers les gestes, les scènes du film se transforment en actes. Les bourreaux dans leur prison mentale ont perdu une part de la faculté humaine qu’est le langage, peut-être qu’ils s’en sont exclus. Ils sont seuls maintenant : tous les prisonniers sont morts et là, dans cette prison vide, ils refont leurs gestes, leurs paroles, leurs crimes d’alors, comme preuve de leur bonne volonté, de leur obéissance, de leur travail. Ils sont encore jeunes puisqu’au détour d’une phrase, on comprend qu’ils étaient alors des enfants, bourreaux âgés de 12, 13, 14 ans. Enchaînés à vie dans la machine de mort, ils rejouent devant nous tout le pouvoir qu’ils exerçaient. Et là ce Mal dont en dernier recours, on voudrait qu’il parle, qu’il s’explique, qu’il demande pardon, même si c’est impardonnable, là, le Mal parle avec des gestes et il est muet. Foucault rappelait : « Quand on songe au pouvoir que pouvait détenir sous un régime nazi un individu à partir du moment où il était simplement S.S. ou inscrit au parti ! On pouvait effectivement tuer son voisin, s’approprier sa femme, sa maison ! (…) contrairement à ce qu’on entend d’habitude par dictature, c’est-à-dire le pouvoir d’un seul, on peut dire que dans un régime comme celui-là, on donnait la partie la plus détestable, mais en un sens la plus enivrante, du pouvoir, à un nombre considérable de gens. Le S.S. était celui auquel on avait donné le droit de tuer de violer…  » * Le régime Khmer et le régime nazi ne sont pas les mêmes, mais on voit dans le film les bourreaux redire, refaire, ce à quoi, disent-ils, ils étaient contraints sous peine de mort. Et alors qu’ils se plaignent d’avoir été des victimes obéissantes (« je ne suis pas responsable disait le capot  » dans Nuit et Brouillard) nous, nous les voyons dans l’exercice du Pouvoir total, sous l’emprise de ce pouvoir de tuer, dont ils ne reviendront pas, même s’ils sont encore vivants.

Claire SIMON, cinéaste

*(Entretien avec Michel Foucault sur la mode rétro in les Cahiers du cinéma)

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