Virgil Vernier master of SF

Publié le 11 juin 2014

Note de la rédaction : 8/10

Virgil Vernier n’est pas sur Facebook. Inutile de le chercher, il n’y est pas. Les grands centres, ce n’est pas son genre. Vernier n’aime rien tant que la périphérie, ou plutôt, que les Terminus, le bout des lignes en tout cas : dans Pandore, c’est à l’entrée d’une boîte de nuit qu’il posait sa caméra – où les refoulés quittaient la rame –, Orléans avait été autant tourné dans la ville éponyme qu’à Etampes, au bout du RER C ; quant aux Tours Mercuriales, qui donnent leur titre à son premier long métrage, elles se situent exactement au terminus de la ligne 3 du métro parisien, juste avant Gallieni. Juste à côté de la Gare Routière d’Eurolines où, comme de juste, l’héroïne finit par prendre le bus – direction la Moldavie. Le bout de la ligne, oui.

Rien d’étonnant dès lors au fait que Mercuriales ait été sélectionné à l’ACID (en périphérie du palais), et qu’il se frotte à deux genres que le cinéma français a plutôt tendance à laisser dans ses marges, soit le fantastique et peut-être même la SF. Le film s’ouvre sur une visite guidée des coulisses des deux tours : tout y est à la fois extrêmement normal, et légèrement décalé. Vernier y installe une certitude de l’étrange qui contamine le film par la suite : à force d’enchaîner l’enregistrement impassible de faits tous plus bizarres les uns que les autres, l’univers des Mercuriales finit par se teinter de la même aura mythologique que le nom donné aux tours. Très vite, le film vire au fantastique, au film de monstres.

L’histoire suit deux jeunes femmes qui semblent les émanations magiques des deux tours, elles aussi perdues en banlieue Est ; et si l’on osait pousser la comparaison – le film invite largement à tisser toutes les correspondances que l’on veut, tant sa structure n’a rien de linéaire, de rationnel – on avancerait que, de la même manière que les Mercuriales ont été construites sur le modèle des Tours Jumelles de New York, les deux jeunes femmes sont elles aussi les reproductions de jeunes femmes qu’on a déjà vues s’effondrer mille fois, chez Vernier ( Orléans ) et chez d’autres : elles sont jeunes, très belles, rêvent d’Amérique, travaillent comme standardistes aux Mercuriales le jour et font de la pole-dance la nuit, avant de rentrer dormir sur un matelas posé par terre.

Elles ne sont pas seules à hanter les tours. Après avoir suivi un jeune vigile, s’être accrochée à ces deux femmes, la caméra de Vernier suit une colocataire, puis la fille de celle-ci, puis quelqu’un d’autre encore, à l’image, exactement, de La vie mode d’emploi de Perec, où chaque appartement d’un immeuble fournit un chapitre au roman ; on pense aussi beaucoup à Manhattan Transfer, de John Dos Passos, pour cette manière d’aller butiner de personnage en personnage, en ne s’accrochant qu’à des bribes d’histoires. On avait déjà parlé au moment d’ Orléans de la manière exceptionnelle qu’a Vernier de conditionner ses actrices, si bien qu’on pourrait en regarder deux secondes et reconnaître une diction-Vernier, un peu comme dans les films de Woody Allen où tous les acteurs semblent plus ou moins se mettre à parler comme le réalisateur. Qu’on regarde Vernier jouer dans La bataille de Solférino, de Justine Triet, pour s’en rendre compte : ses hésitations, ses fulgurances poétiques, jaillies de phrases entièrement prosaïques balancées avec l’air de s’en foutre, irriguaient Orléans et irriguent Mercuriales jusque dans ses moindres moments de pseudo-impro. Car tout est écrit, confirme le réalisateur après la projection.

À l’image, extrêmement composée, même topo : pas un mot qui ne fasse son apparition dans le cadre sans que Vernier n’en ait soupesé les implications évocatrices, comme l’aurait fait un surréaliste, un André Breton arpentant les rues de Paris avec un appareil photo avant de poster les tirages à côté de ses textes, dans Nadja, disons. Deux mariés quittent l’église : « Bazar », glisse une enseigne de magasin, projetant une ombre d’absurdité sur la séquence. Plus tard, à une fête, une guirlande annonce : « L’amour ne passera jamais » - et la caméra de s’y arrêter, une héroïne en ruines assise au pied. Alors le double-sens crève les yeux (l’amour ne cessera jamais ? ou « shall not pass » ?), et la cécité de ceux qui ont accroché une guirlande aussi potentiellement sinistre à une fête jette une nouvelle ombre symbolique sur une scène par ailleurs absolument banale.

Cette densité du réel, on la doit à l’application d’une méthode documentaire appliquée à la fiction : Vernier filme tout, récupère des dizaines d’heures de rushes (que la prodigalité de pelloche typique du numérique se retrouve appliquée à un film en 16mm n’est pas la moindre des étrangetés de Mercuriales ), monte le tout à partir des passages enregistrés les plus signifiants. Véritable travail de prospecteur : ou comment la boue du réel, ramassée par monceaux, passe par le tamis du montage pour donner l’illusion qu’il n’y a que de l’or. Ce qui est une déformation de la réalité suffisante pour en faire de la fiction, et en même temps, une fiction débarrassée du poids habituel de la pré-écriture des scènes.

Clairement, la fascination pour la femme est la même que chez André Breton, pour ce qu’elle comporte de mystère aux yeux d’un réalisateur mâle, de séduction et de sorcellerie. Très largement féminin, le monde des Mercuriales est en constant rapport avec le lunaire, le caché, l’ancien - et le médiéval : l’héroïne s’appelle toujours Joane, comme celle d’ Orléans et comme la pucelle brûlée vive. Quant à la petite qui s’interroge sur le pays d’origine des musulmans, on la croirait sortie d’un conciliabule au temps des Croisades. Il se pourrait même fort que lors d’une séquence au cimetière, une plaque représentant Jésus crucifié soit située au niveau du sexe d’une des demoiselles reflétées par le marbre d’une tombe, les bras tendus épousant la forme du pubis. À vérifier.

Les monstres ne sont pas loin, la Pleine Lune veille sur eux, et la banalité du réel enregistré par Vernier – images et mots – n’a d’égal que leur charge symbolique, au sens cartomancien du terme. Vernier insiste beaucoup dessus, laisse insister ses personnages à leur tour (“on dirait une langue de dragon”, etc), mais cette insistance fait tellement partie des données de base du réel (des gens qui se répètent, réinventent leur monde par ennui), qu’on remarque à peine que le système dépasse alors un peu du pantalon.

On a parlé d’André Breton, on pourrait tout aussi bien parler d’Harmony Korine (moins pour Spring Breakers que Trash Humpers ) ou de Greg Mottola (pour l’ennui magnifique des saisonniers d’ Adventureland ). Mais on peut aussi s’aventurer du côté d’auteurs plus « Verne » que « Virgil ». En effet la conférence, après la projection, délaisse les discussions autour du fantastique pour évoquer un parfum de SF : le choix de la pellicule, explique Vernier, inclut les images dans une forme d’intemporalité. L’idée est de décrire notre époque comme du passé, en d’autres termes : le temps de la narration n’est pas le temps du récit. Le procédé est celui de la SF : si le présent est du passé, l’histoire est racontée depuis un futur lointain.

On reconnaîtrait volontiers surinterpréter un peu, si n’évoquait pas ici le premier plan du film, qui inaugure la visite des tours, sur un bloc électrogène parcouru de diodes rouges et vertes. La musique est à l’avenant : on raconte que c’est à partir d’elle que le projet du film s’est construit dans la tête de Vernier. C’est du synthé, on croirait vaguement une musique électronique expérimentale du début des années 70, quelque chose qui daterait de 1973, ou de 1975. 1975 : date de sortie des Tours Mercuriales. 1973 : date de sortie de Mondwest , monument de la SF réalisé par Michael Crichton. Dans Mondwest , des quidams visitent un parc où des androïdes rejouent la Rome antique pour ceux que les fantasmes néroniens excitent, ou l’époque des châteaux-forts, pour ceux qui se rêvent seigneurs. Le circuit électronique de Vernier est lui aussi le vecteur d’une exhumation du passé : pléthore de noms grecs et latins, de divinités et de personnages antiques d’un côté, et de l’autre, une foule d’éléments liés à l’atmosphère médiévale (sorcières, dragons, donjons...). Comme si Mondwest était le Terminus d’une ligne qui partait de l’ACID, à Cannes, en 2014, et s’étendait jusqu’à nos dvdthèques.

Camille Brunel, Independencia

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